Des rivages à défendre en Tunisie, des nations à sauver ailleurs : les cas des Maldives, Kiribati et des îles Marshall

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Adel BEN YOUSSEF

Dans l’espace méditerranéen, et en Tunisie en particulier, le changement climatique est souvent abordé par le prisme le plus visible, celui du littoral. Érosion, submersion marine, tempêtes plus destructrices, salinisation des sols, pression sur les infrastructures touristiques et portuaires, vulnérabilité des zones urbaines côtières. La priorité est donnée à l’adaptation, à la protection, la réorganisation l’occupation du sol, à la réduction de l’exposition. Les prises de paroles à ce sujet ont été nombreuses ces dernières semaines après un mois de janvier avec une pluviométrie record.

Ce cadrage est légitime. Il correspond à une nouvelle réalité économique et démographique. La Tunisie dispose de plus de 1 400 km de côtes, et les zones côtières concentrent une part élevée de la population et des activités (75% du PIB tunisien est sur le littoral), ce qui rend toute perturbation du littoral immédiatement macroéconomique. Le lien entre changement climatique et activité économique est un lien fort et aura des impacts sur le futur de la Tunisie dans un contexte de choix forts à réaliser dans l’immédiat.

Je voulais aujourd’hui attirer l’attention sur une plus grande menace pour les pays insulaires. En effet, ailleurs dans le monde, la question n’est plus seulement d’adapter un littoral, mais de préserver l’existence même d’un État. Ce décalage est essentiel si l’on veut comprendre ce qui se joue dans les négociations internationales, pourquoi les débats sur les pertes et préjudices sont devenus structurants, et pourquoi l’insuffisance de la finance climatique n’est pas un détail technique, mais une fracture politique.

Le littoral tunisien est une vulnérabilité concentrée et politiquement prioritaire

Un littoral dense est un atout en période de stabilité. Il devient une source de fragilité quand les chocs se multiplient. La montée du niveau de la mer agit comme un amplificateur car elle augmente la probabilité que des événements déjà connus deviennent plus fréquents, plus coûteux, plus perturbateurs. Ce qui compte, pour la décision publique, ce n’est pas seulement une moyenne mondiale, mais la répétition d’épisodes qui dégradent les infrastructures, perturbent l’activité et rendent l’entretien du territoire de plus en plus cocoûteux.mm

Les projections utilisées dans plusieurs dispositifs internationaux convergent sur le fait que la Tunisie devra composer avec davantage d’aléas et une mer plus haute. Dans un document de référence lié à l’appui à la planification de l’adaptation, il est question, à l’horizon 2050, d’une hausse du niveau de la mer de l’ordre de 15 à 18 cm, avec une intensification des phénomènes extrêmes, en parallèle d’un stress hydrique aggravé. Mais ce scénario pourrait aussi être révisé dans un contexte de remise en cause des engagements climatiques à l’échelle internationale.

Dans ce contexte, l’adaptation n’est pas un “plus” environnemental. C’est une politique d’aménagement du territoire, de protection du capital public, et de sécurisation des chaînes économiques. Digue, rechargement de plages, renforcement des ouvrages, restauration de dunes, solutions fondées sur la nature, modernisation des réseaux d’assainissement, planification urbaine, limitation de l’urbanisation en zones exposées. Toute cette palette d’outils vise à garder des espaces habitables et productifs, en réduisant l’exposition et la vulnérabilité.

Plusieurs initiatives en Tunisie s’inscrivent déjà dans cette logique, notamment celles qui cherchent à articuler stratégies, technologies et financements pour les zones côtières les plus vulnérables. Le point sensible, comme souvent, n’est pas l’absence d’idées. C’est la capacité à passer à l’échelle, à maintenir dans le temps, et à coordonner entre secteurs.

Pour autant, dans un pays comme la Tunisie, l’enjeu est encore largement celui d’une adaptation faisable, à condition qu’elle soit anticipée, financée et gouvernée. Pour autant adapter ne signifie pas seulement construire. Adapter signifie aussi arbitrer. Arbitrer entre protection et relocalisation, entre investissements de court terme et planification de long terme, entre croissance littorale et maîtrise du risque, entre tourisme à forte exposition et diversification territoriale.

2. Ailleurs, l’enjeu n’est plus l’ajustement mais l’existence même des nations 

Dans certains États insulaires, notamment les nations-atolls (les nations en forme d’îles) le changement climatique ne met pas seulement sous pression une bande côtière. Il menace le territoire comme support de vie, donc l’État comme réalité matérielle.

Les rapports du GIEC sont explicites sur le fait que la réduction de l’habitabilité peut conduire à des mouvements de population allant du déplacement involontaire à des formes de relocalisation planifiée, avec un risque particulièrement élevé pour les nations insulaires, où certaines îles pourraient devenir inhabitables au cours de ce siècle.

Prenons les Maldives. Un élément factuel illustre immédiatement l’ampleur du risque. Dans ce pays qui fait rêver les foules, l’élévation moyenne des îles est d’environ 1,5 mètre au-dessus du niveau moyen de la mer. Dans un tel contexte, la montée du niveau marin n’est pas seulement une “tendance”. Elle transforme la fréquence des inondations, fragilise les infrastructures, accélère l’intrusion saline, et menace l’eau douce.

La même dynamique est observée dans les îles Kiribati, Tuvalu, ou encore les îles Marshall. Ces îles-pays partagent une vulnérabilité structurelle similaire avec leur faible altitude, leur dépendance à des sources d’eau douce souterraines, leur exposition aux submersions et à l’érosion, et au peu d’espace pour déplacer leurs activités économiques.

La différence avec la Méditerranée est donc une différence d’échelle. En Méditerranée, on peut encore déplacer des infrastructures en retrait, reconfigurer des zones urbaines, rééquilibrer l’aménagement. Dans les pays en question, le “retrait stratégique” peut signifier quitter le pays ou fabriquer des pays artificiels. On passe de l’adaptation territoriale à la question de la continuité nationale.

3. Tuvalu à la COP 26 a fourni un signal politique impossible à ignorer

Ce basculement a été mis en scène, de manière très adroite et marquante, à la COP 26 à Glasgow. Tuvalu a incarné, par un geste simple et visuellement puissant, l’idée qu’il s’agit d’une question de survie nationale, et pas seulement de réduction d’émissions ou de projets d’infrastructures. Toute la lutte contre le changement climatique est alors illustrée par un ministre prononçant son discours les pieds dans l’eau.

Au-delà de l’image, les textes officiels de Tuvalu à la COP 26 insistent sur la gravité des impacts, l’injustice d’une vulnérabilité élevée malgré une contribution négligeable aux émissions, et l’urgence d’une action internationale crédible. Ce message est important pour les pays méditerranéens, parce qu’il oblige à relier l’adaptation locale et la justice internationale – sont souvent traités séparément.

4. Le long chemin des Pertes et préjudices : du concept au mécanisme, puis au test financier

On ne comprend pas la tension actuelle sur la finance climatique si l’on ne comprend pas la montée en puissance de la notion de pertes et préjudices. L’Accord de Paris reconnaît l’importance de prévenir, réduire et traiter les pertes et préjudices associés aux effets néfastes du changement climatique, y compris les événements extrêmes et les phénomènes à évolution lente. Le Mécanisme international de Varsovie, créé en 2013, constitue le véhicule central du processus onusien pour catalyser connaissances, action et appui sur ce champ qui dépasse, dans certains cas, ce que l’adaptation peut réduire. Le Réseau de Santiago vise, lui, à faciliter l’assistance technique aux pays vulnérables pour mettre en œuvre des approches concrètes de gestion des pertes et préjudices.

Plus récemment, lors de la COP 27 à Charm el Sheikh, le Fonds pour répondre aux pertes et préjudices est devenu l’objet de toutes les attentions, car il porte la promesse de financer ce qui n’est plus évitable, ni même totalement réparable par des instruments classiques. Le test, à présent, se joue sur trois dimensions : capitalisation, accessibilité, vitesse.

5. L’enjeu majeur de la finance climatique 

Le problème est connu et largement répété lors des COPs, c’est que la finance ne suit pas le rythme des besoins. Si les estimations de l’OCDE indiquent que l’objectif des 100 milliards de dollars par an, promis depuis longtemps, a été dépassé en 2022 avec 115,9 milliards. Cette annonce est largement contestée par les pays en développement et l’Inde arrive à une estimation de moins de 10 milliards de dollars.

En matière d’adaptation, l’écart reste colossal. Le PNUE estime que les besoins d’adaptation dans les pays en développement atteignent 310 milliards de dollars par an en 2035, et jusqu’à 365 milliards selon une autre méthode, alors que les flux publics internationaux d’adaptation vers ces pays étaient de 26 milliards en 2023 (UNEP, 2023). Le fait que la COP 29 ait abouti à un nouvel objectif collectif chiffré, avec un appel à atteindre au moins 1 300 milliards par an d’ici 2035, et un objectif de 300 milliards par an porté par les pays développés, montre que l’architecture financière post-2025 a explicitement reconnu l’ampleur de l’écart.

Si l’adaptation du littoral devient un pilier de la stabilité économique pour la Tunisie et les pays du Sud de la Méditerranée, alors l’accès aux financements concessionnels, la qualité de la préparation des projets, et la capacité institutionnelle à absorber ces financements deviennent des déterminants macroéconomiques.

6. Quels enseignements à tirer de cette comparaison ?

Comparer la Tunisie à Kiribati et Tuvalu n’a pas pour but de dédramatiser artificiellement la situation tunisienne. La Méditerranée et les pays insulaires (Atolls) ne vivent pas le même degré de contrainte territoriale. Mais cette comparaison a un objectif de clarification de l’échelle des enjeux.

En Tunisie, l’adaptation du littoral est un chantier de planification, d’investissement, et de gouvernance. Ailleurs, l’adaptation touche aux conditions minimales de l’existence nationale. Cette différence doit influencer notre lecture des COP et des débats sur les pertes et préjudices. Ces questions ne sont pas une question périphérique, elles correspondent à des situations où l’adaptation ne suffit plus. Et les débats sur la finance ne sont pas une querelle comptable, ils conditionnent la capacité à rester chez soi, à maintenir des services publics, et à préserver la cohésion sociale.

La Méditerranée doit donc tenir deux lignes à la fois. La première est interne et consiste à protéger et reconfigurer ses littoraux, avec des politiques d’aménagement robustes et des investissements cohérents. La seconde est internationale et consiste à soutenir une architecture financière et institutionnelle qui permette aux pays les plus menacés de ne pas porter seuls un coût qu’ils n’ont pas créé.

*Adel Ben Youssef (Université Côte d’Azur, GREDEG-CNRS, ERF, GLO, AISMA)

 

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