L’annonce d’un remboursement excédentaire de la dette tunisienne a déclenché une polémique majeure, révélant la fragilité de la communication financière et le besoin urgent de rigueur dans l’interprétation des chiffres macroéconomiques.
Par Mohamed Ben Naceur
L’annonce d’un remboursement excédentaire de la dette tunisienne a déclenché une polémique majeure, révélant la fragilité de la communication financière et le besoin urgent de rigueur dans l’interprétation des chiffres macroéconomiques. L’annonce récente faite par l’agence TAP concernant le remboursement de la dette extérieure de la Tunisie à hauteur de 125 % a créé un vif débat dans les médias et entre les économistes. L’information, bien qu’a priori positive, est obscurcie par l’affirmation d’un tel taux, remettant en question l’importance de la compréhension des statistiques économiques.
Les chiffres à l’origine de la controverse
Selon le communiqué de la TAP, relayant les chiffres de la Banque centrale de Tunisie (BCT), le pays aurait largement dépassé ses objectifs en matière de service de la dette extérieure avant la fin de l’exercice 2025 :
Ce qu’il faut lire dans le montant de 10.549,2 millions de dinars est qu’il couvre le remboursement de la dette de l’État ainsi que celle d’autres acteurs économiques.
Le piège de la comparaison : budget vs Balance des paiements
L’affirmation d’un remboursement à 125 % a immédiatement suscité des doutes chez les spécialistes. Pour une analyse rigoureuse et éviter toute fausse interprétation, la théorie économique élémentaire nous impose de distinguer deux agrégats fondamentaux:
(I) Le secteur externe (Balance des paiements) que la BCT se charge de suivre ; il traite l’État comme un agent économique parmi d’autres (comme les entreprises et les ménages). Les chiffres de la BCT englobent donc l’ensemble des paiements extérieurs du pays (publics et privés).
(II) Le secteur du gouvernement (Budget de l’État) dont le suivi est fait par le ministère des Finances, l’État étant l’acteur principal. Les prévisions (8.469 MD) ne concernent que la dette publique, c’est-à-dire les engagements directs de l’administration centrale.
Le cœur de la confusion réside là : l’affirmation des 125 % provient de la comparaison inappropriée du montant total des sorties de devises (BCT) avec la prévision de la seule dette publique (Loi de Finances).
Impossibilité mathématique et échéances imminentes
Le désaccord fédérateur des économistes repose sur l’anomalie mathématique d’un tel taux. En effet, il est mathématiquement impossible de rembourser 125 % de sa dette annuelle, sauf s’il y a eu un accord de paiement anticipé d’une dette ultérieure – une opération qui est rare et exige des moyens considérables. La confusion est donc strictement due à un mélange d’agrégats. De plus, et malgré le montant avancé, le pays est loin d’avoir soldé ses engagements pour l’année. La Tunisie doit faire face à deux échéances majeures d’ici à la fin de l’année. Ces dettes à venir rendent l’atteinte d’un taux de 125 % d’autant plus invraisemblable, car le montant réel remboursé à date pour la dette publique est encore en deçà du seuil de 100 % nécessaire. Partant, l’unique explication plausible d’un excédent serait un usage massif des réserves pour régler par anticipation des dettes arrivant à échéance en 2026 ou au-delà, une pratique rare et coûteuse qui n’a fait l’objet d’aucune annonce officielle.
Conséquences sur la confiance et la transparence
L’absence de clarté sur l’origine des 125 % et la confusion entre les montants posent un problème majeur de communication financière : ce flou pourrait fragiliser la confiance des marchés, des investisseurs et du public dans la fiabilité et la cohérence des statistiques économiques officielles. De plus, bien que le dépassement des objectifs de remboursement puisse être perçu comme un signe de résilience, la confusion créée par le taux de 125 % brouille ce message positif et fait craindre un manque de transparence sur la gestion budgétaire.
D’une manière générale, si le fait d’honorer 10,5 milliards de dinars d’engagements extérieurs à fin septembre est une performance louable, l’ambiguïté autour du taux de 125 % nécessite des éclaircissements urgents de la part des autorités monétaires et du ministère des Finances.
Au-delà des chiffres, cette polémique met en lumière la nécessité cruciale de la formation des journalistes spécialisés en économie. La diffusion d’informations économiques et financières, en particulier par l’agence Tunis-Afrique-Presse (TAP), requiert une compréhension profonde des agrégats statistiques. Un manque de rigueur journalistique peut conduire à de fausses interprétations, ébranler inutilement la confiance des agents économiques et induire en erreur les décideurs publics. Assurer une information économique fiable et pédagogique est un service public essentiel pour notre économie.