Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche se solde par une fracture fondamentale dans les relations internationales. Celle qui oppose le droit international, fondé sur des règles, des normes, des conventions, des traités, des protocoles, des institutions et une conscience universelle et un minimum de consensus moral, à ce qu’on peut appeler une moralité trumpienne. C’est Donald Trump lui-même qui a évoqué (sa) moralité à la place du droit international dans une interview accordée au New York Times, un mélange de souverainisme, de nationalisme et de pragmatisme transactionnel jusqu’à l’outrance, l’outrage et au mépris des plus vulnérables.
Le génocide en cours à Gaza soutenu irrémédiablement par les Etats-Unis, qui s’apprêtent à s’exproprier l’enclave, les agressions militaires israéliennes contre ses voisins arabes (Liban, Syrie, Yemen…) avec l’aval implicite étatsunien et l’enlèvement d’un président en exercice, Nicolás Maduro , par des forces américaines après le bombardement de la capitale de son pays (le Venezuela), indiquent que la moralité trumpienne signifie le triomphe de la loi du plus fort sur la force de la morale, de la loi et du droit international tels que définis après la Seconde Guerre mondiale.
La Charte des Nations unies, les conventions de Genève, le droit international humanitaire ainsi que les juridictions internationales reposent, théoriquement, sur un principe salvateur pour tous : aucun Etat n’est au-dessus des règles. Bien sûr, ce principe a été souvent violé, il n’a jamais été appliqué sur les Etats les plus puissants, Israël en est l’exemple parfait, sans citer les Etats-Unis, mais il est resté, malgré tout, une boussole morale et juridique dans un monde marqué par les conflits et l’hypocrisie des Etats. Les violations du droit international sont dénoncées chez les adversaires mais relativisées, voire justifiées chez les alliés. La question n’est plus de savoir si une action est légale mais si elle sert le camp des plus puissants. Les exemples sont nombreux, d’aucuns les reconnaîtront. Ces pratiques contribuent à banaliser le double standard largement présent dans les relations internationales et qui s’est propagé dans tous les domaines et à tous les niveaux de gouvernance. L’exemple américain est, bien sûr, un modèle à copier et en premier par les alliés. Exemple : le tour de vis sur la politique migratoire européenne.
La vision du 47e président des Etats-Unis des relations internationales s’inscrit en rupture avec l’héritage mondial de la Seconde
Guerre mondiale en ce sens que la « légitimité » d’une action où qu’elle soit, découle de son utilité immédiate pour le seul intérêt national américain. La morale n’est donc plus universelle, elle est nationale et parfois même personnelle. Quant au droit international, il n’est pas toujours ignoré mais souvent relativisé, voire contourné. L’approche de Donald Trump repose sur une logique de rapport de force assumé et les alliances entre les pays n’obéissent plus à des engagements fondés sur le respect des valeurs communes, et de respect mutuel, mais sur des contrats commerciaux, controversés ou imposés, ou sur l’expropriation, maquillée, de ressources naturelles comme c’est le cas du pétrole vénézuélien. Le président américain est très satisfait de sa politique des « droits de douane » qui, dit-il, a enrichi les Etats-Unis. Il compte désormais imposer la domination américaine partout dans le monde et il ne s’en cache pas.
D’autres pays sont menacés de connaître le même sort que le Venezuela. Dans l’interview accordée au New York Times, Trump a affirmé que « la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question ». Les pays européens peuvent faire le deuil de leur souveraineté nationale respective.
Même avec les organisations internationales onusiennes et non gouvernementales, les rapports ont changé. Ces organisations ne sont plus perçues comme des espaces de solidarité, de régulation, de soutien, mais comme des sources de contraintes opposées aux intérêts américains et de menaces contre la sécurité et la souveraineté américaines. Encore l’exemple de Gaza et le sort réservé à l’UNRWA. Dans ce cadre, le doit international devient un obstacle bureaucratique face à l’efficacité du « pragmatisme » de Trump.
Les conséquences de la posture de Trump risquent d’être catastrophiques pour le monde entier. Lorsque la première puissance mondiale traite le droit international comme une option ou une épée de Damoclès sur les adversaires, elle envoie un message clair aux autres Etats qui seraient tentés de tenir la même posture avec plus petit que soi. Notamment les pays du Sud.
La moralité de Trump est le symptôme d’un monde malade de ses hypocrisies, de ses calculs malsains et de son incapacité à préserver la paix, à protéger les droits des peuples et à combattre les fléaux sociaux. Trump n’invente pas le cynisme international, il le décomplexe et le rend visible et transparent. Il ouvre ainsi la voie à un monde plus instable où la loi du plus fort prime le droit, la force de la guerre supplante celle du dialogue et les sanctions économiques remplacent les négociations diplomatiques.
C’est là un monde à la dérive et tout discours nostalgique est désormais obsolète dès lors que l’ordre juridique international est perçu comme injuste et à géométrie variable par une bonne partie de la population mondiale. La plus grande question qui se pose aujourd’hui, – et le plus grand danger qui nous guette-, est : le monde va-t-il se réveiller et choisir de préserver les règles internationales qui mettent en respect les plus puissants ou acceptera-t-il que la puissance devienne la loi, la nouvelle règle de jeu de Trump ?