A l’occasion de la célébration de la Journée internationale des droits de l’Homme, une conférence de presse a été organisée ce mercredi 10 décembre 2025 à Tunis, à l’initiative de plusieurs organisations nationales de la société civile, dont le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), l’Ordre National des Avocats de Tunisie, l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) et le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES).
Zied Dabbar: la presse tunisienne vit la période la plus sombre depuis l’indépendance
S’exprimant lors d’une déclaration aux médias, le président du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), Zied Dabbar, a estimé que la presse tunisienne vit aujourd’hui la période la plus sombre depuis l’indépendance. « Pour la première fois dans l’histoire de la Tunisie, des journalistes se retrouvent derrière les barreaux en vertu du décret 54, a-t-il rappelé, citant notamment Chadha Belhaj Mbarek, Mourad Zghidi, après d’autres précédents comme Khalifa Guesmi, condamné avant qu’un non-lieu ne soit finalement prononcé. « Ce n’est pas une coïncidence, c’est une politique orchestrée », a-t-il affirmé.
Deuxième dérive majeure : le journalisme lui-même est devenu une profession menacée. Le pouvoir refuse de communiquer, verrouille l’information, ferme les portes des institutions. Résultat : les journalistes tunisiens sont contraints de chercher l’information dans la presse étrangère, notamment algérienne et libyenne, y compris sur des événements qui se déroulent sur le sol tunisien.
Troisième point critique : la privation arbitraire des cartes professionnelles, qui a ouvert grand la porte à l’intrusion, aux imposteurs, à ceux qui n’ont ni formation ni statut. Le secteur est livré au chaos. L’absence d’instances de régulation efficaces a transformé certaines chaînes de télévision en espaces de charlatanisme assumé, où l’impunité est totale dès lors que l’on sert la propagande du pouvoir.
Zied Dabbar a dénoncé également l’absence totale de volonté politique de réformer les médias publics, désormais interdits de couvrir les grandes marches de protestation nationale. Chaque information devient une bataille avec les hauts responsables. Le droit d’accès à l’information est bloqué, méprisé, étouffé. Or, sans accès à l’information, la presse meurt. Et avec elle, la confiance du public s’effondre.
« Le rôle du journaliste est de provoquer les responsables, pas de les caresser dans le sens du poil. Sinon, ce n’est plus du journalisme, on parle désormais de relations publiques », a-t-il lancé.
Pour le SNJT, il ne fait plus de doute qu’il existe une volonté délibérée d’inhumer le secteur, d’autant plus dans un contexte économique difficile où de nombreuses entreprises de presse luttent déjà pour survivre.
Boubaker Bethabet dénonce le décret 54
Pour sa part, le bâtonnier de l’Ordre des avocats, Boubaker Bethabet, a alerté sur la situation critique des droits et libertés en Tunisie, soulignant des pratiques judiciaires en contradiction avec la loi et le droit international.
Bethabet a évoqué des procédures judiciaires irrégulières, notamment dans l’application du droit antiterroriste. Des militants politiques, journalistes ou avocats ont été déférés devant des tribunaux « non compétents », en violation des standards du droit national et international. Des peines sévères ont été prononcées, accompagnées de restrictions sur les visites et de transferts dans des prisons éloignées, parfois dans des conditions mettant en danger la vie des détenus.
Bethabet a dénoncé l’usage de lois exceptionnelles comme le décret 54 et spécifiquement l’article 24, qui portent atteinte à des droits fondamentaux tels que la liberté d’expression et le droit à la contestation. Il a insisté sur le rôle essentiel des avocats et de leur Ordre pour veiller à la primauté du droit, rappeler les obligations légales et défendre leurs collègues face aux violations.
Le bâtonnier a conclu en appelant les autorités à ouvrir un dialogue véritable avec les acteurs judiciaires et la société civile afin de garantir la sécurité juridique, la protection des droits humains et la stabilité institutionnelle.
La Tunisie en train de refermer ses prisons ?
De son coté, le président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), Bassem Trifi, a vivement réagi aux récentes décisions du ministère de la Justice concernant les visites des prisons, dénonçant une tentative manifeste de retour à l’opacité et au verrouillage du système carcéral.
Il a rappelé que le 7 novembre 2025, la LTDH a effectué une visite au détenu en grève de la faim Jawhar Ben Mbarek, dans le strict cadre de la convention signée avec le ministère de la Justice en 2016, un accord appliqué depuis près d’une décennie dans le respect de ses clauses, du devoir de protection de la vie et de l’obligation de crédibilité qui engage la Ligue devant l’opinion publique.
Il a ajouté que contrairement aux accusations formulées dans le communiqué du ministère de la Justice, la LTDH n’a jamais violé cette convention. Elle a toujours communiqué sur ses observations avec responsabilité, sans divulguer d’informations pouvant porter atteinte à l’ordre public ou à la sécurité des établissements pénitentiaires. Pour lui, la réalité est claire : la seule partie ayant rompu l’esprit et la lettre de l’accord, c’est le ministère lui-même.
Le président de la Ligue rejette catégoriquement la nouvelle condition imposée par le ministère, à savoir soumettre les visites à une autorisation préalable. Une décision qu’il qualifie d’unilatérale, arbitraire et contraire à l’essence même de l’accord. « Cette convention n’est pas un privilège pour la LTDH, c’est un acquis pour les Tunisiennes et les Tunisiens », a-t-il martelé.
Trifi a rappelé qu’avant 2016, les prisons tunisiennes étaient totalement fermées, à l’abri de tout regard, et que c’est grâce au combat de la société civile qu’elles ont été partiellement ouvertes aux organisations nationales et internationales. « Si le pouvoir veut aujourd’hui refermer cette parenthèse de transparence, qu’il le dise clairement, sans faux-semblants », a-t-il lancé.
La LTDH, a-t-il conclu, restera attachée à la convention, au droit et au respect des institutions, tout en appelant le ministère de la Justice à revenir sur ses restrictions et à permettre aux organisations civiles d’exercer pleinement leur mission de contrôle et de protection des droits humains dans les prisons et les centres de détention.