Des inondations spectaculaires, meurtrières : cinq morts, selon un bilan officiel. Ce mois de janvier 2026 aura marqué les esprits et les annales des inondations en Tunisie depuis 70 ans. Des images choquantes et interrogatives. Les flux torrentiels inédits en termes d’intensité, qui se sont abattus ces 19 et 20 janvier derniers, un record historique selon les autorités concernées, expliquent-ils à eux seuls les disparitions, les débordements, les blocages, les dégradations de l’espace urbain et les pertes en vies humaines ?
L’actualité internationale a donné à voir cet hiver des spectacles similaires ailleurs sinon encore plus violents et plus meurtriers, mais l’observation, l’analyse et l’autocritique des dégâts subis par nombre de nos régions, de nos villes et de nos quartiers, sont nécessaires et salvatrices pour peu que les responsabilités soient définies et les leçons retenues afin que les épisodes pluvieux, toujours très attendus comme des événements heureux, ne se transforment en cauchemars et en deuil.
Les images d’ici et d’ailleurs qui ont circulé sur les plus grandes chaînes de télévision n’ont pas permis de faire le même constat. Les eaux qui inondent les rues des villes et des villages européennes ne charrient pas des ordures et des déchets et ces eaux ne viennent pas toutes des crues des cours d’eau ou des fleuves, certaines s’accumulent en l’absence de canaux d’évacuation des eaux pluviales ou faute de finir dans les bouches d’égout parce que celles-ci sont souvent bouchée par les ordures et les déchets en plastique. Le spectacle est alors impressionnant d’un côté, et décevant de l’autre. Et la question qui revient toujours : à qui la faute ?
Les phénomènes naturels extrêmes, récurrents depuis quelques années, d’intensité et de nature diverses, sont observés partout à travers le monde entraînant des dégâts humains et matériels ainsi que des glissements de terrain, des submersions de régions côtières et autres détériorations des infrastructures routière, électrique et de communication. Ils sont également de plus en plus violents et meurtriers. La Tunisie n’est pas épargnée comme le reste du monde. Chaque épisode de fortes pluies dévoile un fait inexorable : la vulnérabilité de l’espace urbain et rural. S’agit-il d’une fatalité ou du résultat de défaillances humaines ? Sans doute les deux mais la responsabilité humaine est une circonstance aggravante. Les inondations ne relèvent pas seulement de la catastrophe naturelle, elles reflètent également le prix de décisions erronées, de négligences accumulées et d’abus dans la gestion des affaires de la ville.
Il serait trop facile de faire porter le chapeau à une seule partie. La réalité est que les responsables sont nombreux et multiples : l’Etat, la municipalité et le citoyen. Le rôle de l’Etat est central, il lui revient d’anticiper les risques, de planifier l’urbanisation, d’entretenir les grandes infrastructures et artères, les réseaux d’eau potable, d’électricité et d’assainissement et, au final, de mettre en place des systèmes d’alerte efficaces et de communication instantanés. La municipalité est chargée d’assurer le bon fonctionnement des services publics locaux, l’entretien de la voirie, l’hygiène urbaine, la gestion des déchets et, normalement, l’élaboration de plans locaux d’urbanisme. Le citoyen, de son côté, est tenu de préserver et de protéger les biens publics et de respecter les règles et les lois qui garantissent la qualité de la vie locale. Or, la réalité est tout autre. Du côté des institutions, des décennies de sous-investissement, de mauvaise gouvernance, de travaux publics inachevés ou non conformes aux normes, de défaillances des services municipaux et de mauvaise gestion gangrenée par la corruption ont laissé vieillir et se dégrader les infrastructures face à des phé- nomènes pluvieux de plus en plus intenses. Du côté du citoyen, ce n’est guère mieux. L’incivisme, la passivité, la contribution à la dégradation de l’espace public sont des faits réels. Les constructions anarchiques sur des terres inondables ou au bord de lits d’oueds, l’abandon des déchets ménagers dans l’espace public transformé souvent en dépotoir et l’obstruction des canalisations avec ces déchets sont des crimes contre l’environnement urbain et des causes avérées des dégâts occasionnés par les inondations.
La vérité est dérangeante mais elle doit être entendue et assumée par tous. Il n’est pas toujours judicieux d’incriminer les seuls pouvoirs publics, dont la responsabilité est certes incontestable, car la crise est double, c’est assurément une crise d’infrastructures et de plan d’aménagement du territoire mais elle est aussi une crise de civisme.
Au fil du temps, le citoyen s’est familiarisé avec des comportements qui fragilisent l’environnement (jet de sacs plastiques par terre, constructions illégales et/ou anarchiques) et qui laissent à penser que la rue n’appartient à personne. Quiconque peut donc faire ce qu’il veut sans se soucier des préjudices qu’il pourrait occasionner à ses voisins et à l’espace public en général.
Etant donné que les spécialistes internationaux du climat prévoient pour l’avenir la multiplication des phénomènes naturels extrêmes, il importe de prendre conscience de l’urgence de la situation et de la nécessité – et la responsabilité – de s’y préparer au mieux. Il s’agit de rompre avec les vieux réflexes dont la gestion improvisée de dernière minute, tels que le curage des canaux après la catastrophe alors qu’il doit être fait avant les périodes des grandes pluies. Il faut une politique nationale de prévention des catastrophes et de protection des zones à risques contre les inondations, ce qui implique des investissements conséquents notamment dans le drainage urbain, la transparence et le contrôle sérieux des marchés publics, l’interdiction ferme des constructions dans les périmètres inondables et des mesures coercitives contre tous les contrevenants. Mais encore. L’éducation au civisme, autrement dit un changement des mentalités, voire une révolution des mentalités. Le citoyen qui réclame la liberté individuelle et collective ne peut plus se contenter d’être un administré passif mais doit se comporter comme un acteur du bien-être collectif. Celui-ci respecte les horaires de collecte des ordures qui, par ailleurs, devront être assurés sans retard et sans absence par les services municipaux, respecte les règles de l’urbanisme, signale les abus et suit à la lettre les consignes des alertes. Ce sont là les règles de base de la vie en communauté dans une société émancipée, responsable de ses actions.
Les fortes pluies sont une fatalité mais les inondations, c’est le chaos qui peut être amoindri à défaut de l’éviter. A condition que chacun assume ses responsabilités et cesse de désigner l’autre comme seul coupable.