Et si Thomas Piketty avait tort ?

C’est une histoire comme l’Amérique en raffole. Celle du jeune étudiant inconnu qui remet en cause une théorie bien établie d’une « rock star » et d’un des grands maîtres de l’économie mondiale à savoir Thomas Piketty. En tout cas, c’est le débat qui secoue l’Amérique depuis quelques mois suite à la publication d’une lecture critique du best-seller mondial « Le capital au XXIe siècle », excusez du peu, de Thomas Piketty. Et, les milieux universitaires, les spécialistes, les experts et jusqu’aux journalistes sont sens dessus-dessous depuis la publication de cette lecture critique.

Il faut dire que ce type de miracle à l’américaine où un étudiant brillant mais inconnu remet en cause de manière radicale une théorie bien établie d’un professeur de grande renommée internationale n’est pas nouveau et les débats outre-Atlantique n’en sont pas à leur coup d’essai. En 2013, un jeune étudiant avait remis en cause un important travail de deux économistes américains de renom, K. Rogoff et C. Reinhart, qui ont démontré que la croissance devient plus faible lorsque la dette publique dépasse les 90% du PIB.

Aujourd’hui, c’est l’économiste français Thomas Piketty qui est au cœur de cette nouvelle controverse et c’est son best-seller mondial qui est visé. Qu’a écrit notre économiste qui a suscité ces controverses ? La publication de l’important essai de Thomas Piketty s’inscrit dans un contexte économique global marqué par le débat sur la montée des inégalités dans le monde. Un phénomène reconnu par de grands économistes et des institutions internationales, comme la Banque mondiale dont les chercheurs ont publié des travaux de référence sur cette question. Dans ce contexte, l’intérêt de l’essai de Thomas Piketty est double. D’abord, par le biais de longues séries statistiques mondiales, il a démontré que le phénomène de la montée des inégalités est réel et que la plupart des économies développées ont connu cette évolution durant les trois dernières décennies.

Mais, le second point important dans les travaux de Thomas Piketty est l’explication donnée à ce phénomène et à l’accroissement des inégalités dans le monde. A ce niveau, il a étudié la montée des rendements moyens du capital, notamment les profits, les dividendes et les intérêts et a pu montrer qu’ils étaient supérieurs à ceux de la croissance économique. C’est ce décalage favorable aux détenteurs du capital qui explique une évolution en leur faveur dans la répartition des fruits de la croissance et la montée par conséquent des inégalités.

Ainsi, dans « Le capital au XXIe siècle », Thomas Piketty a non seulement confirmé le constat et la montée des inégalités et lui a donné une explication. Cette thèse a connu un développement important et une grande popularisation dans les milieux académiques et, surtout, plus tard dans les milieux des décideurs politiques. Cette thèse a justifié et légitimé l’interventionnisme d’un grand nombre de décideurs qui ont choisi de mettre en place des politiques afin de corriger ses inégalités.

Toutefois, cette thèse a fait l’objet de beaucoup de critiques et certains économistes se sont attaqués à cette thèse. La presse internationale, notamment le Financial Times, se sont fait écho de ces critiques. Cependant, la critique actuelle semble plus sérieuse et suscite une plus grande attention. Comment a commencé cette remise en cause de la thèse de la nouvelle vedette de l’économie globale ? Tout simplement à l’américaine par la publication d’un jeune étudiant brillant de la prestigieuse université américaine le Massachussetts Institue of Technolgy, la fameuse MIT, du nom de Matthew Rognlie qui du haut de ses 26 ans a écrit un commentaire sur un blog. Ce commentaire ne passe pas inaperçu et l’économiste Tyler Cowen qui est l’un des animateurs de ce blog saisit immédiatement la pertinence du commentaire du jeune étudiant.

L’étudiant va prendre le temps de développer son argument et de le renforcer encore plus en mobilisant des modélisations plus sophistiquées. Que suggère alors cette critique ? Cette critique ne remet pas en cause le phénomène des inégalités mais le confirme. Elle s’attaque plutôt aux explications fournies par Piketty. En effet, il démontre que la croissance des rendements du capital, qui est au cœur de la démonstration de Piketty, est modérée et ne peut que baisser du fait d’une obsolescence rapide des nouveaux secteurs, notamment les nouvelles technologies qui sont au cœur du nouveau modèle de croissance global. Mais, ce sont plutôt les revenus de l’immobilier qui augmentent à un rythme très élevé qui dépasse celui de la croissance globale qui sont par conséquent au cœur de la montée des inégalités. Donc, plus que les entrepreneurs et les capitalistes, ce sont les propriétaires qui s’approprient une part plus importante des fruits de la croissance et profitent de la montée des inégalités.

Thomas Piketty a répondu à ces critiques et a souligné qu’il n’a jamais défendu l’idée d’une augmentation indéfinie des inégalités. Il n’empêche en dépit de ses réponses, la critique du jeune Matthew Rognlie a eu un écho large au point que la prestigieuse Brokings Institution, le think tank le plus en vue dans la capitale américaine, l’a invité il y a quelques semaines à présenter son analyse devant un parterre de brillants économistes parmi lesquels se trouvait le prix Nobel d’économie Robert Solow.

Mais, la question qui se pose est de savoir les raisons qui font qu’un débat très technique et de spécialistes mobilise autant les spécialistes que les politiques et crée une grande attention médiatique ? L’explication se trouve du côté des politiques car comme dans le cas de K. Rogoff que celui de T. Piketty il y a des recommandations de nature politique qui sont remises en cause par les controverses. Dans le cas de C. Reinhahrt et K. Rogoff, il s’agissait d’encourager les politiques d’austérité. Dans celui de T. Piketty c’est l’idée de la mise en place d’un impôt global sur le capital pour mieux répartir la richesse.

En dépit de ces controverses, ces échanges et ces débats économiques sont importants car ils contribuent dans les sociétés à éclairer la décision politique et à enrichir le débat public pour sortir de la crise.   

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