Le partenariat Tunisie–UE est arrivé au bout d’un cycle. Il a reposé trop longtemps sur un déséquilibre structurel, celui d’une puissance normative dictant les termes d’un alignement, face à un partenaire périphérique en quête d’aide, piégé entre conditionnalité et instabilité. Ce schéma n’est plus soutenable. Il ne produit ni convergence ni stabilité.
Ce qu’il faut, désormais, c’est une nouvelle gouvernance créative, pensée non comme un mécanisme d’aide mais comme un cadre stratégique de souveraineté croisée, capable de gérer l’asymétrie sans reproduire la subordination.
Une gouvernance fondée sur des pôles stratégiques bilatéraux et non sur une architecture bureaucratique
Plutôt que de s’appuyer sur les seuls canaux classiques de coopération (instruments financiers type NDICI, dialogues sectoriels lents et sans effet structurant), il faut inventer un mécanisme de gouvernance fondé sur des pôles d’action stratégique conjoints.
Proposition : création de cinq pôles tuniso-européens de souveraineté partagée, pilotés conjointement par des équipes mixtes gouvernement – secteur privé – think tanks et s’articulant autour des axes stratégiques mentionnés plus haut :
1- Pôle Climat et Souveraineté énergétique
*Mandat : négocier des projets mutuellement bénéfiques (hydrogène vert, interconnexions, souveraineté industrielle décarbonée), définir un ‘’green deal’’ partagé qui ne repose pas sur la seule adaptation tunisienne mais sur la codétermination des projets.
2- Pôle Sécurité humaine et Mobilités structurées
* Objectif : passer d’une logique de rétention à une politique de mobilité choisie et qualifiée, basée sur des filières de formation, des visas de travail ciblés, des retours accompagnés et la valorisation de la diaspora comme investisseur.
3- Pôle Souveraineté alimentaire et industrielle
*Créer des « zones de production communes » dans les secteurs agroalimentaire, pharmaceutique ou textile-tech, permettant à la Tunisie de redevenir exportatrice de valeur ajoutée — au service de la résilience des chaînes d’approvisionnement européennes.
4- Pôle Infrastructures stratégiques et Connectivité
*Planifier ensemble les grands projets logistiques à fort levier économique : ports en eau profonde (Bizerte, Menzel Bourguiba), corridors ferroviaires, zones franches industrielles, hubs numériques transméditerranéens.
5- Pôle Gouvernance réglementaire et Financement alternatif
*Objectif : être mieux équipés pour gérer la relation importante et incontournable avec le FMI et explorer des modèles alternatifs de financement mixte (green bonds, partenariats avec EBRD, BEI, fonds souverains, capital-risque européen), avec un agenda commun de simplification réglementaire.
Un Haut Conseil tuniso-européen de Souveraineté croisée
Pour assurer la cohérence d’ensemble, il faut créer un organe politique léger mais stratégique capable d’orienter les travaux des pôles et de sortir du juridisme figé des réunions techniques UE–pays tiers.
Proposition : un Haut Conseil tuniso-européen de Souveraineté croisée, réunissant tous les 12 mois :
*Côté européen : Commission (DG CLIMA, ENER, NEAR), États membres clés (France, Allemagne, Italie), BEI, EBRD, Parlement européen ;
*Côté tunisien : présidence, ministères sectoriels, Banque centrale, UTICA/UGTT, acteurs de la société civile économique ;
*Observateurs associés : Union pour la Méditerranée, BAD, Banque mondiale, think tanks stratégiques (IRMC, IEMed…)
Ce Haut Conseil fixerait cinq objectifs annuels concrets, vérifiables, financés et suivis. Il devrait également garantir un droit de révision mutuel — chaque partie pouvant proposer des ajustements de priorités sur la base de l’intérêt national.
Un fonds d’interdépendance stratégique (FIS) tuniso-européen
Le partenariat ne tiendra pas sans ressources. Mais il ne peut non plus reposer sur l’assistanat. Il faut créer un outil de financement sélectif, hybride et catalytique.
Proposition : création d’un Fonds d’interdépendance stratégique tuniso-européen, doté de 7 milliards d’euros sur 7 ans, avec des contributions croisées : UE : BEI, NDICI, mécanismes de garantie InvestEU;
*Tunisie : participation en nature (foncier, main-d’œuvre, fiscalité préférentielle) ;
*Investisseurs tiers : EBRD, pays du Golfe, fonds climatiques, diaspora.
Ce fonds financerait uniquement des projets validés par les Pôles de souveraineté partagée, selon une logique de retour stratégique, pas seulement d’impact social.
Vers une diplomatie économique d’égal à égal
Il faut, enfin, sortir d’un dialogue euro-méditerranéen trop normatif, qui aménage un rôle subalterne au partenaire tunisien. La Tunisie ne doit pas être « arrimée » à l’Europe — elle doit se positionner comme un acteur pivot dans une relation stratégique en mutation.
La nouvelle gouvernance devra reconnaître :
* que l’Europe, en crise démographique et énergétique, a besoin d’un Sud stabilisé, productif et aligné ;
*que la Tunisie, en crise de croissance et d’emplois, a besoin de leviers à haute intensité capitalistique et technologique ;
*que l’interdépendance n’est ni une menace ni une dépendance, mais une souveraineté croisée négociée et pilotée.
Cette gouvernance repose sur un principe simple : la coopération durable ne se fonde pas sur la convergence, mais sur la reconnaissance de l’intérêt stratégique de l’autre. Si elle est pensée autour de mécanismes adaptatifs, d’un pilotage partagé et d’une allocation claire des ressources, elle peut redonner vie à un partenariat aujourd’hui moribond et en faire un levier de stabilité dans un monde où l’instabilité devient la norme.
Conclusion : changer de logiciel ou tourner la page
Trente ans après l’Accord de 1995, que reste-t-il du partenariat Tunisie–Union européenne ? Un cadre institutionnel figé, vidé de sa boussole stratégique, perpétuant routine, séminaires et appels à projets, sans vision partagée ni impact systémique.
À l’origine, une ambition : arrimer les deux rives de la Méditerranée dans un projet commun. Mais depuis, les trajectoires ont divergé. L’Europe s’est repliée, absorbée par ses crises internes et son élargissement à l’Est. La Tunisie, elle, s’est enlisée dans une transition politique inaboutie, une économie verrouillée et une gouvernance publique incapable de créer de la valeur. Le langage du «partenariat» s’est progressivement vidé de sens.
Or, le monde a changé : ce n’est plus l’ère des normes, mais celle des rapports de force. Faire semblant de coopérer revient à diluer son influence. Ni “reset” technique ni déclaration commune ne suffiront. Il faut une refondation. Elle repose sur trois ruptures conjointes :
*de la dépendance à la négociation : la Tunisie doit sortir d’une posture de demande et apprendre à formuler ses priorités, à défendre ses intérêts, à poser ses propres termes. Sans capacité de proposition stratégique, il n’y a pas de partenariat possible ;
*du mimétisme normatif à la souveraineté productive : il ne suffit plus d’aligner des lois sur l’acquis communautaire. Il faut construire des capacités endogènes, miser sur l’industrialisation, l’innovation et l’énergie verte. Cela implique un État stratège mais pas interventionniste, un État qui crée les conditions d’un marché dynamique, inclusif et lisible ;
* du simulacre au contrat stratégique : un vrai partenariat exige des intérêts clairs, des engagements mutuels et une redevabilité réciproque. Il doit inclure le secteur privé, les territoires et les jeunes générations. La Tunisie doit cesser de bloquer l’initiative privée par des normes opaques, une fiscalité imprévisible et une bureaucratie dissuasive.
Car l’Europe n’est plus garante d’ordre, ni moteur de croissance externe. Et la Tunisie ne peut plus vivre dans l’attente d’un soutien conditionné à des réformes différées. La responsabilité est désormais partagée, mais asymétrique : à la Tunisie d’ouvrir son économie, d’attirer les investissements — nationaux et étrangers — et de sortir du déni sur l’état réel de son appareil productif.
Ce n’est pas un contexte pour faire semblant — mais pour refonder. À défaut d’un vrai tournant stratégique, le partenariat s’effondrera de lui-même, par épuisement mutuel ou inertie politique. Dans le désordre mondial, seules les nations capables de dire non, d’investir dans leur souveraineté économique et de construire un rapport de force durable pourront rester des acteurs crédibles.
« Un partenariat équilibré ne se fonde pas sur la nostalgie, mais sur la capacité à redéfinir les règles du jeu. C’est maintenant ou jamais. » — Revue Tiers-Monde, 2024
La Tunisie doit prendre sa part. Réformer sa gouvernance, libérer l’investissement productif, remettre l’économie au centre de son projet national. L’Europe, elle, doit cesser de parler seule et s’engager dans un vrai contrat d’intérêt partagé.
* Ancien vice-président de la Banque mondiale pour la région MENA
Références
- World Bank. (2023). Tunisia Country Climate and Development Report (CCDR).
- European Policy Centre. (2023). Balfour, R. & Stratulat, C. “Europe’s Shifting Neighborhood
Priorities.”
- GIZ Tunisia & IRESEN. (2023). Hydrogen Market and Green Industrial Strategy for Tunisia.
- Politico Europe. (2023). “EU-Tunisia Migration Deal: Terms and Turmoil.”
- Ben Hammouda, H. (2024). Tunisie : une économie en suspens, L’Harmattan.
- EuroMeSCo Annual Report. (2023). “Revitalizing the EU–Southern Neighbourhood Partnership.”
- Oxford Business Group. (2024). Tunisia Economic Report.
- International Crisis Group. (2022). « Maghreb fragmenté : les coûts du non-Maghreb. »
Ferid Belhaj: ‘’The Migration Dilemma: Europe and Africa’s New
Compact-A Realist Pathway
Beyond Fortress Europe’’. Policy Center for the New South (2024).