Partir des divergences pour construire des intérêts partagés
On ne bâtit pas un partenariat stratégique sur des slogans. L’Union européenne et la Tunisie ne partagent plus les mêmes horizons ni les mêmes urgences, si tant est qu’elles ne les aient jamais partagés. Si l’on accepte de nommer les divergences et de construire à partir d’elles des intérêts croisés, cela devient une opportunité.
L’Europe, depuis la pandémie, la guerre en Ukraine et l’accélération de la compétition systémique entre Chine et États-Unis, a recentré ses priorités autour de trois axes vitaux :
– Sécuriser ses approvisionnements énergétiques dans un contexte de décarbonation rapide.
– Reprendre le contrôle de ses frontières extérieures face à une pression migratoire perçue comme une menace sociale et politique.
– Restaurer une base productive autonome face au risque de vassalisation industrielle et technologique.
La Tunisie, elle, navigue dans une tout autre temporalité. Celle d’un État pris en étau entre :
– une économie à bout de souffle et une désindustrialisation rampante,
– des finances publiques en tension permanente, sans horizon crédible hors du recours au FMI,
– une jeunesse diplômée marginalisée, en quête de mobilité ou d’échappatoire,
– une crise de confiance généralisée dans les institutions comme dans l’avenir.
Il n’y a pas de convergence naturelle entre ces deux logiques. Et pourtant, il existe un espace de coopération stratégique — à condition de rompre avec les routines, d’assumer la dissymétrie et de poser des exigences de part et d’autre. C’est ainsi que l’Union européenne a traité, dans les années 1980, ses marges sud (Espagne, Portugal, Grèce), non par idéal, mais par nécessité. Et c’est ainsi que la Tunisie peut aujourd’hui négocier un pacte réaliste de souverainetés imbriquées.
Quatre axes pour refonder le partenariat euro-tunisien
Axe 1 — Énergie et climat : une coopération industrielle, pas un rêve technocratique
- Énergie et climat : une négociation, pas un alignement
Le Green Deal européen, dans sa dimension extérieure, repose sur un postulat clair : l’Union européenne ne peut atteindre ses objectifs climatiques sans externaliser une partie de sa transition énergétique, notamment via des importations massives d’hydrogène vert depuis l’Afrique du Nord (Commission européenne, 2023).
La Tunisie, avec son ensoleillement élevé, sa proximité logistique et sa capacité à accueillir des infrastructures solaires et de dessalement, fait partie des pays identifiés comme fournisseurs potentiels. Plusieurs projets pilotes, comme celui porté par ElMed – avec un financement conséquent de la Banque mondiale -, ou les études menées par la Banque mondiale, GIZ et IRESEN, soulignent le rôle possible de la Tunisie dans le « corridor énergétique vert » euro-africain.
Mais cette opportunité est à double tranchant. Car sans une stratégie nationale de négociation industrielle, fiscale et technologique, la Tunisie risque de devenir un simple «pays de pipeline» – exportateur de molécules énergétiques, sans captation locale de valeur ajoutée. C’est ce qui s’est déjà produit dans les années 2000 avec le gazoduc transméditerranéen, dont les retombées pour l’économie tunisienne sont restées marginales. En effet, et malgré le passage de ce gazoduc stratégique sur son territoire, la Tunisie n’a tiré que des bénéfices limités, essentiellement de nature rentière, sans réelle valeur ajoutée locale.
Ce que la Tunisie doit exiger, ce n’est pas seulement des financements, mais :
– un droit de codécision sur les chaînes de valeur,
-des transferts technologiques pour créer une base industrielle locale (fabrication d’électrolyseurs, maintenance, composants),
– une fiscalité sur l’export énergétique qui serve à financer la transition intérieure (mobilité, logement, agriculture durable).
Sinon, l’hydrogène vert deviendra un nouveau mirage colonial, aussi creux que les zones franches industrielles des années 1990. Et c’est très largement pour répondre à cette inquiétude, que la Banque mondiale, à travers son financement du projet ElMed, a transformé un dialogue bilatéral, asymétrique entre la Tunisie et l’Union européenne en une triangulation qui permettait à la partie tunisienne d’avoir une plus forte capacité de négociation.
Pour rappel : l’Espagne a reçu jusqu’à 2,7% de son PIB annuel en fonds structurels européens pour accompagner sa transition énergétique et industrielle post-adhésion. La Tunisie, elle, a reçu en moyenne 0,3% de son PIB en aide européenne sur les 30 dernières années, sans pilotage stratégique ni mutualisation industrielle.
Axe 2 — Migration : du contrat de sous-traitance à la diplomatie transactionnelle
Le dossier migratoire est le plus explosif politiquement. Depuis l’accord controversé du 16 juillet 2023 entre la Commission européenne et la Tunisie, un virage assumé vers une logique de « migration contre financement » a été enclenché. En échange de plus d’un milliard d’euros (voir ci-dessus), la Tunisie s’est engagée à freiner les départs irréguliers, renforcer ses contrôles côtiers et accepter des reconduites controversées de migrants subsahariens.
Mais cette approche unilatérale est intenable à moyen terme. Non seulement elle place la Tunisie dans une position inconfortable d’acteur de la sécurité européenne, mais elle alimente un questionnement structurel à l’égard des populations migrantes, sans aucun bénéfice durable pour le pays.
Si l’Europe veut externaliser sa politique migratoire, alors il faut que la Tunisie externalise, elle aussi, ses exigences. Une approche transactionnelle adulte impose :
– des contreparties sérieuses, notamment en matière de mobilité qualifiée (visas de travail, reconnaissance des diplômes, dispositifs d’accueil en Europe),
– des investissements ciblés dans les zones de départ à fort potentiel migratoire (Sud et Centre),
– un fonds d’appui à la réinsertion des migrants tunisiens et au retour volontaire des diplômés.
En l’absence de ces garanties, la coopération migratoire devient un contrat léonin, où seule l’Europe gagne en sécurisation et où la Tunisie accumule la colère de ses voisins, la défiance de sa jeunesse et l’épuisement de ses ressources sécuritaires.
Axe 3 — Industrie, formation, digital : de la sous-traitance au codéveloppement productif
Le “nearshoring” tunisien a permis une stabilité apparente, mais il a piégé le pays dans une logique de bas salaires, de faibles marges et de dépendance technologique. Le tournant post-Covid est une occasion unique de renverser ce modèle. Depuis deux décennies, le modèle de relation industrielle euro-tunisien repose sur une réalité : la Tunisie est une base de sous-traitance à bas coût pour l’industrie européenne, notamment dans les secteurs du textile, des composants électroniques et des pièces automobiles. Ce “nearshoring’’ bon marché a donc permis une relative stabilité des échanges, mais n’a pas permis une montée en gamme ni une transformation structurelle.
Dans le contexte post-Covid et post-Ukraine, où l’Europe cherche à relocaliser une partie de sa production, la Tunisie pourrait apparaître comme une solution alternative. Mais à une seule condition : refuser d’être enfermée dans le rôle de simple réceptacle de délocalisations low cost.
Ce qu’il faut construire, c’est un partenariat industriel coproduit, à trois piliers :
– Une stratégie de montée en gamme numérique (IA, cybersécurité, agrotech).
– Un investissement massif dans la formation qualifiée, en lien avec les besoins réels du marché (notamment via les instituts sectoriels, les écoles d’ingénieurs et les partenariats public-privé).
– Une participation tunisienne dans les technologies stratégiques cofinancées par des fonds européens et internationaux.
Des programmes comme Smart Tunisia, Startup Tunisia ou Innov’i (EU4Innovation) montrent qu’il existe un vivier de compétences et d’initiatives. Mais ces projets restent éclatés, sous-financés et rarement connectés aux priorités industrielles nationales.
Si la Tunisie continue de fonctionner comme un atelier offshore, elle n’aura ni croissance ni souveraineté ni stabilité sociale. Il faut donc passer d’un modèle d’exécution à un modèle de co-construction, avec exigence, transparence et partage des bénéfices.
Référence utile : l’Espagne et le Portugal ont utilisé l’adhésion à l’Europe comme levier de reconquête industrielle, avec des plans sectoriels, des politiques d’innovation et des protections transitoires. La Tunisie doit revendiquer un statut intermédiaire équivalent — sans les privilèges de l’élargissement, mais avec ses outils.
Axe 4 — Infrastructures et connectivité : penser comme un hub, pas comme une périphérie
La Tunisie est l’un des pays les mieux situés sur le plan géographique, mais le plus absent des cartes logistiques méditerranéennes. Entre le détroit de Sicile, Suez et Gibraltar, elle ne capte qu’une infime partie du trafic maritime mondial.
Une politique d’infrastructure offensive pourrait changer la donne :
– Développer un port en eau profonde dans le Nord-Est (Bizerte ou Menzel Bourguiba), capable d’accueillir les flux intercontinentaux, avec une zone industrielle-franche connectée.
– Créer un corridor logistique vert euro-tunisien, incluant intermodalité, rail, stockage à froid, connectivité numérique et certification durable des flux.
– Financer ces projets via une plateforme conjointe UE–BEI–Banque mondiale-Banque africaine de développement, avec possibilité d’investissement privé européen encadré.
À cela devrait s’ajouter une revalorisation stratégique du transport aérien tunisien, souvent négligée dans les politiques industrielles et logistiques du pays. Alors que le fret aérien ne représente qu’une part marginale des échanges, il est pourtant crucial pour les chaînes de valeur à forte valeur ajoutée et à forte sensibilité temporelle : produits pharmaceutiques, composants électroniques, mais aussi produits agricoles frais à destination de l’Europe.
Ce repositionnement aérien, couplé à la stratégie portuaire et ferroviaire évoquée plus haut, permettrait à la Tunisie de s’inscrire dans les nouvelles géographies productives et logistiques de l’espace euro-méditerranéen élargi.
Mais une telle ambition ne peut être portée par l’État seul. Le rôle du secteur privé est central — à la fois en tant qu’investisseur, opérateur, innovateur et garant de performance.
À travers des partenariats public-privé bien encadrés, la création d’un hub logistique aérien et maritime tunisien, à l’intersection des flux euro-africains, pourrait ainsi conjuguer trois dimensions fondamentales : souveraineté nationale, attractivité régionale et performance économique.
Comparaison stratégique : Tanger Med au Maroc, Algesiras en Espagne, Gioia Tauro en Italie, ont tous été soutenus par des fonds européens ou par des partenariats public-privé puissants. La Tunisie doit sortir de l’attentisme et exiger un grand projet structurant visible, lisible et politiquement fort.
* Ancien vice-président de la Banque mondiale pour la région MENA
Prochain article :
Vers un contrat de souveraineté croisée :
pour une nouvelle gouvernance partenariale, réaliste et créative