Le Dr Faycal Mouaffak est un éminent psychiatre. Il vient de sortir un livre emblématique aux éditions Fayard « Journal d’un psychiatre de combat en Seine-Saint-Denis » aux éditions Fayard en février 2024.
Un cursus exemplaire, le Dr F. MOUAFFAK est chef de service en Seine-Saint-Denis, il mène une psychiatrie de combat, à flux tendu. Là plus qu’ailleurs, les diagnostics arrivent trop tard, les lits sont rares, les pathologies se conjuguent avec l’exclusion et la défiance envers les « flics en blouse blanche ».

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Pour comprendre l’urgence, le Dr Faycal Mouaffak nous invite à la rencontre de ses patients dans son dernier bouquin. Une à une, leurs histoires nous ouvrent les portes de la psychiatrie française, organisée autour d’un idéal d’émancipation : celui d’une vie chez soi, permise par des soins accessibles, loin des asiles du XIXe siècle. Chacune nous révèle cependant combien cette promesse est déçue par la compression des moyens, la diffusion d’une logique managériale, le poids étouffant de la bureaucratie ou encore la crise des vocations.
Ce plaidoyer incarné dévoile de façon sensible comment la psychiatrie mêle les enjeux de santé et de justice sociale. S’y dessine une éthique du soin : une vision forte pour la psychiatrie de demain.
Psychiatre et docteur en neurosciences, Faycal Mouaffak est chef de service à l’EPS Ville-Évrard. Il a exercé à l’hôpital Razi en Tunisie, à Sainte-Anne puis à Bicêtre jusqu’en 2016, avant de rejoindre la Seine-Saint-Denis.
Entretien avec Feriel Berraies Guigny partenaire presse United Fashion for Peace le magazine pour une planète éthique (webzine.unitedfashionforpeace.com)
Parlez-nous de votre formation en Tunisie ?
Après une scolarité primaire chez les sœurs de l’école de Bab El Assal, à Tunis, j’ai intégré le lycée Sadiki, ensuite la faculté de médecine de Tunis avant de rejoindre les hôpitaux tunisois pour mes stages d’internat et de résidanat. J’ai donc été formé dans le système d’enseignement tunisien, public en grande partie.
Quand vous avez quitté la Tunisie, c’était mûri ?
Je ne peux pas dire que j’ai un jour pris la décision de quitter mon pays et de vivre en France. J’y suis arrivé un 28 octobre 2003 pour un stage d’un an dans le service universitaire de l’hôpital Sainte-Anne. Ce stage à l’étranger est une étape importante dans le cursus de formation de tout résident qui aspire à une carrière hospitalière ou universitaire. J’ai eu cette chance et j’en ai profité tout en me projetant dans un retour au pays.
C’est intéressant que vous employiez le mot « mûri » car justement après l’obtention de mon diplôme de fin de spécialité, je ne me sentais pas assez mûr pour me confronter à une carrière hospitalière ou universitaire en Tunisie. Je manquais de méthode et de connaissances.
Je me suis donc inscrit dans un cursus de doctorat de neurosciences à l’université Paris VI et j’ai intégré une équipe de recherche de l’INSERM.
Diplôme en poche vous êtes parti en France en 2003 ? Quelles étaient alors vos attentes ?
Je suis arrivé en France fin 2003, il y a bientôt vingt-trois ans. Je voulais à la base cocher une case dans mon CV, celle du stage de psychiatrie dans l’établissement le plus réputé de France, le service hospitalo-universitaire de l’hôpital Sainte-Anne. J’y ai rencontré un maître exceptionnel, le Pr Jean-Pierre Olié. Il m’a appris qu’il était plus intéressant et donc plus difficile d’être psychiatre que d’apprendre la psychiatrie.
C’était désormais mon projet : non plus revenir avec un titre ronflant mais devenir psychiatre serein, honnête et autant que faire se peut efficace.
Si vous aviez à dire quelque chose sur l’état de la médecine et notamment la psychiatrie en Tunisie ?
La médecine n’est pas un métier comme les autres. Le médecin prend forme au fil de son apprentissage théorique mais aussi et surtout au contact de ses maîtres.
Ils sont l’incarnation du sens. Je me suis imprégné au contact des miens, de leur science, de leur façon d’être, de parler aux patients, de les toucher, de les écouter. Des figures comme le Professeur Zaouche, la Professeure Ben Becher, le Pr Halayem m’ont beaucoup inspiré. Il m’arrive de convoquer leur souvenir et d’emprunter leur cheminement pour résoudre les problèmes de mes patients.
La Tunisie possède un trésor d’une valeur inestimable : son humanité curieuse, insatiable de savoir et de connaissance. La médecine n’y déroge pas. Son enseignement a été, est et sera, je n’en doute pas, d’une grande qualité. Je côtoie régulièrement des jeunes médecins fraîchement débarqués du pays. Ils sont tout de suite intégrés dans l’organisation très complexe des soins en France, comme s’ils avaient toujours été là. Je ne suis pas inquiet pour l’avenir de la Tunisie, encore moins pour celui de l’enseignement de la médecine.
Quels sont les postes et fonctions que vous avez remplis ?
Pendant les sept années passées dans le service hospitalo-universitaire de l’hôpital Sainte-Anne, j’ai été boursier, faisant fonction d’interne avant de m’inscrire dans le cursus de qualification à l’exercice de la psychiatrie en France. J’ai fini par m’inscrire en 2010 au conseil de l’ordre des médecins de Paris. Fin 2010, j’ai quitté Sainte-Anne pour prendre un poste de praticien hospitalier dans le service de psychiatrie d’adultes du CHU Bicêtre. Avant de prendre ce poste, je n’avais connu que l’entre-soi des psychiatres à l’hôpital Razi de La Manouba et à l’hôpital Sainte-Anne où l’ambiance était plutôt asilaire ou post-asiliaire.
En arrivant à Bicêtre, j’ai fait la connaissance d’une nouvelle dynamique, celle de la psychiatrie à l’hôpital général où j’étais un médecin comme les autres soignant des patients pas tout à fait comme les autres.
J’y ai beaucoup appris notamment en travaillant dans les urgences générales où je me suis épris de la pratique de la psychiatrie aiguë et de l’organisation des parcours de soins des patients.
En 2016, j’ai pris le poste de chef du service de psychiatrie des secteurs de Stains, La Courneuve et Dugny, trois communes des plus pauvres du département de la Seine-Saint-Denis. J’ai fait ce choix parce qu’il me donnait la possibilité de pratiquer à la fois la psychiatrie de secteur dans un hôpital dédié à cette spécialité, l’EPS Ville-Évrard, et de travailler dans un hôpital général, le CH Saint-Denis où mon service assurait la permanence des soins psychiatriques dans les urgences générales.
Avec l’aide d’une équipe composée en majorité de brillantes psychiatres tunisiennes, j’ai pu réaliser plusieurs projets : l’implantation de la sismothérapie au centre hospitalier de St-Denis, la création d’un centre renforcé de psychiatrie d’urgence, la création d’une unité de psychiatrie d’urgence et d’un SAMU psychiatrique.
Toutes ces unités ont été regroupées dans un service de psychiatrie d’urgences qui compose désormais le pôle de psychiatrie 93G04-URGENCES dont je suis depuis 2024 le chef.
Parlez-nous de votre quotidien ?
J’ai coutume de dire que je vis dans une série. Chaque journée est un épisode. C’est le bruit et la fureur. Pas tout à fait dans le sens shakespearien pessimiste et nihiliste mais celui qui inspire le combat. C’est une lutte permanente pour donner à ceux que la vie malmène le soin que la société leur doit. Un soin au moins équivalent à celui qu’ils recevraient s’ils avaient eu la chance de naître et grandir à 8 km à vol d’oiseau dans le cœur de Paris.
C’est aussi le management de l’humain avec ses doutes, ses hésitations et ses erreurs. Motiver les troupes, maintenir la tension, insuffler la foi dans le service public à l’heure où l’hôpital subit la crise matérielle et celle plus dangereuse des vocations.
Quels sont vos défis ?
Après la psychiatrie d’urgence, je reviens vers la pharmacorésistance en portant le projet de création d’une unité pour malades difficiles dans le département de la Seine-Saint-Denis, la deuxième en Île-de-France et la douzième à l’échelle nationale.
C’est un projet que je conduis avec une équipe de directeurs et de cadres de l’établissement pour répondre à une demande de soins qui progresse à un rythme frénétique.
La pharmacorésistance notamment dans la pathologie schizophrénique est la thématique autour de laquelle j’ai construit mon parcours de recherche et d’enseignement.
C’est le sujet de ma thèse de neurosciences et l’un des axes majeurs du mémoire de mon habilitation à diriger les recherches (HDR) obtenue en février 2025 auprès de l’université Paris Cité. C’est le titre universitaire le plus élevé en France.
Je suis depuis candidat au poste de professeur de psychiatrie à l’université Paris 13. Je devrais concrétiser cet objectif en juin prochain.
Qu’est-ce qui vous manque de votre passé ?
Je suis naturellement plus porté vers l’avenir que vers le passé. J’éprouve peu de nostalgie. Mes racines, je les porte, elles me nourrissent.
La Tunisie est à deux heures et mes parents sont sur WhatsApp quand je peux. Nous vivons une époque formidable. Je suis curieux de ce que nous réserve l’avenir avec l’intelligence artificielle et les perspectives qu’elle libère dans le domaine de la psychiatrie.
Un autre médecin exemplaire dans son métier, il est né de parents tunisiens mais se sent plus tunisien que jamais. C’est le docteur Anis Bennani, spécialiste en médecine gynécologique et obstétrique. Il exerce à Paris 13e ainsi que dans la région Sud pour des interventions hebdomadaires. À la Pitié-Salpêtrière dans le 75013, à l’Archet 06200 et à Pasteur 2.