Depuis le démarrage des plus grands festivals d’été, plusieurs scènes ont suscité la polémique, non pas par la performance des artistes, mais par l’omniprésence des caméras braquées sur des enfants. Des jeunes mineurs, parfois à peine âgés de 10 ans, mis sous le feu des projecteurs dans des situations émotionnelles troublantes, suscitant le malaise chez de nombreux spectateurs.
Lors du concert du chanteur Echemi à Hammamet, une fillette est montée sur scène pour embrasser son idole, visiblement en état d’hystérie. Quelques jours plus tard à Bizerte, une autre jeune fille a littéralement fondu en larmes devant les caméras, déclenchant une pluie de commentaires et de réactions en ligne. Ces scènes, diffusées en boucle par certaines chaînes de télévision et largement partagées sur les réseaux sociaux, posent une question fondamentale : où sont les limites ?
« Si la HAICA (Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle) était encore active, l’été aurait été une aubaine pour infliger des sanctions aux chaînes qui filment des mineurs en plein désarroi émotionnel, sans flouter leur visage ni se soucier de leur protection », commente la journaliste culturelle Jihen Turki.
La course au « buzz », au « reach » et aux « likes » semble désormais dicter les priorités de certains médias. Filmer un enfant en crise d’émotion, en pleurs ou dans une posture vulnérable, semble devenu une stratégie marketing pour augmenter la visibilité. Peu importe les conséquences psychologiques. Peu importe le consentement.
Or, la déontologie journalistique est claire : un mineur ne doit jamais être exposé sans précaution, encore moins dans des situations compromettantes ou émotionnellement instables.
C’est une dérive inquiétante. Ces enfants deviennent des objets de consommation médiatique. On instrumentalise leur innocence et leur fragilité pour faire de l’audience.
Mais les médias ne sont pas les seuls à pointer du doigt. Les organisateurs des festivals qui ne mettent pas en place de dispositifs de protection des mineurs ou de filtre à l’entrée sont également responsables. L’accès aux scènes devrait être mieux encadré, et les comportements inappropriés, encadrés, voire interdits.
Les parents aussi ont leur part de responsabilité. Comment expliquer la présence d’enfants si jeunes, parfois seuls ou mal encadrés, à des concerts souvent bruyants, bondés et pas toujours adaptés à leur âge ? L’absence de repères, voire de supervision, interpelle.
« Où sont les parents ? Pourquoi autoriser des fillettes à courir vers la scène, à pleurer à chaudes larmes devant des artistes qui ne savent eux-mêmes pas comment réagir ? », questionne une internaute indignée sur Facebook. « Ce n’est pas de la liberté, c’est de l’inconscience et un manque de respect pour la dignité de l’enfant ».
En l’absence de la HAICA, il n’existe actuellement aucune autorité pour rappeler à l’ordre les chaînes de télé qui violent les principes élémentaires de protection de l’enfance. Il devient urgent que le ministère de la Femme, de la Famille et de l’Enfance intervienne pour mettre en place un cadre clair : interdiction de filmer les mineurs sans consentement explicite, obligation de floutage, encadrement des festivals accueillant des jeunes publics…
Le Syndicat National des Journalistes Tunisiens, de son côté, devrait également se positionner pour rappeler les journalistes à leurs devoirs éthiques et professionnels.