Par A. Kerkeni
Le complexe chimique de Gabès, symbole de la puissance économique tunisienne et, paradoxalement, de l’urgence environnementale, est au cœur d’un dilemme national. L’arrêt total de la production est économiquement insoutenable à court terme, tandis que le maintien du statu quo est une condamnation sanitaire et écologique pour la population locale. Il est temps d’abandonner le débat stérile entre «tout fermer» et «tout laisser», pour s’engager résolument dans une stratégie de transition écologique et économique pragmatique et financée.
Le succès de cette transition repose sur la mobilisation de toutes les ressources, incluant l’État, les bailleurs de fonds internationaux et, de manière cruciale, les investisseurs privés tunisiens, qui doivent apporter leur expertise et leur capital pour une relance durable.
Voici les solutions réalistes articulées autour de trois axes : Technologie (pollution), Économie (emploi), et Gouvernance (transparence).
Axe technologique : stopper la pollution à la source (priorité absolue)
La priorité immédiate doit être de mettre fin à la source la plus visible et la plus dommageable de la pollution : le rejet en mer du phosphogypse.
– Solution 1 : le séchage et le stockage terrestre sec
Il faut réactiver, financer et exécuter sans délai le projet de stockage à sec du phosphogypse.
– Méthode : le phosphogypse n’est plus déversé dans le Golfe de Gabès. Il est filtré, séché (ou transformé en granulés stables) et transporté vers un site de stockage terrestre sécurisé (cellule d’enfouissement étanche et surveillée), loin des côtes et des zones d’habitation.
– Action clé : un engagement financier souverain (avec garantie internationale) pour acquérir et installer immédiatement les unités de filtration et de séchage nécessaires. L’arrêt des rejets en mer doit être effectif dans les 18 à 24 mois.
– Solution 2 : mise à niveau des émissions gazeuses
Les unités de production d’acide phosphorique et d’acide sulfurique doivent être équipées des meilleures technologies disponibles (MTD) pour réduire drastiquement les émissions atmosphériques nocives.
Action clé : installer des épurateurs de gaz («scrubbers») plus performants pour capter les oxydes de soufre (SO_x) et les gaz fluorés. Mettre en place un système de surveillance des cheminées en continu et rendre ces données publiques en temps réel (voir axe 3).
– Solution 3 : valorisation du phosphogypse
À moyen terme, le GCT doit explorer des voies pour transformer le phosphogypse en une ressource plutôt qu’en un déchet.
– Potentiel : le phosphogypse peut être utilisé, après traitement, dans la production de ciment, de plâtre ou de matériaux de construction routière.
– Action clé : ouvrir des partenariats avec des centres de recherche et des entreprises privées (y compris étrangères) pour développer des unités pilotes de valorisation des déchets industriels sur place. Le Groupement d’investisseurs tunisiens est appelé à identifier et financer ces projets pilotes, apportant son expertise en matière d’industrialisation et de mise sur le marché.
Axe économique : transition et diversification pour l’emploi
La réduction des activités polluantes ne doit pas signifier la mort économique de Gabès. Une stratégie de compensation et de diversification est vitale.
– Solution 4 : création d’un fonds de transition juste pour Gabès (FTJG)
L’État, les bailleurs internationaux (Banque mondiale, Banque africaine de développement), et un Groupement d’investisseurs tunisiens doivent créer un Fonds de transition juste pour Gabès.
– Financement : ce fonds serait alimenté par une partie des recettes du GCT (via une taxe environnementale), par des prêts/dons internationaux conditionnés aux résultats, et par l’apport en capital du groupement d’investisseurs tunisiens, qui devient un actionnaire actif dans la reconversion régionale.
– Rôle du groupement díinvestisseurs tunisiens : il apporte non seulement des capitaux patients, mais aussi l’expertise en gestion de projets et la capacité à identifier des PME prometteuses dans des secteurs hors-phosphate. Leur implication assure la viabilité économique et la mise en réseau des nouvelles entreprises.
– Objectif : financer la création de petites et moyennes entreprises (PME) dans des secteurs d’avenir, afin de compenser les pertes d’emploi potentielles.
– Solution 5 : développement des filières économiques locales
Gabès possède des atouts naturels sous-exploités qui doivent être la base d’une nouvelle économie locale.
– Tourisme écologique et culturel : investir dans la réhabilitation de l’oasis maritime et des sites historiques. Soutenir les projets de gîtes ruraux et de circuits de découverte de la culture du henné et de la palmeraie.
– Agriculture durable : aider à la certification des produits locaux (datte, henné) et mettre en place des systèmes d’irrigation et de drainage modernes pour atténuer les effets de la pollution historique.
– Énergies renouvelables : la région bénéficie d’un fort potentiel solaire. Favoriser l’installation d’unités de production d’énergie solaire, créant des emplois dans la maintenance et l’installation. Le FTJG financé par les investisseurs tunisiens sera un acteur clé de ces projets.
– Solution 6 : reconversion et formation professionnelles
Les employés du GCT touchés par l’arrêt ou la réduction des unités doivent bénéficier d’un plan social de haute qualité.
– Action clé : mettre en place des programmes de formation professionnelle rapide financés par le FTJG pour reconvertir les ouvriers pour les nouveaux métiers du secteur (maintenance d’énergies renouvelables, tourisme, techniques agricoles avancées). L’État doit garantir la portabilité des droits sociaux et des pensions.
Axe gouvernance : transparence et redevabilité
Le manque de confiance entre les citoyens, l’entreprise et l’État est un frein majeur. Une nouvelle ère de transparence est nécessaire.
– Solution 7 : observatoire indépendant de l’environnement et de la santé
Il est crucial de créer une entité indépendante, financée par l’État mais gérée par des experts, des universitaires, et des représentants de la société civile.
– Mission : mesurer en permanence la qualité de l’air et de l’eau, réaliser des études épidémiologiques régulières sur la santé des habitants et auditer l’application des normes environnementales du GCT.
– Action clé : les résultats de cet observatoire doivent être publiés mensuellement et accessibles à tous. Les investisseurs privés, en tant qu’actionnaires du FTJG, auront un droit de regard sur ces données pour garantir que leurs fonds seront investis dans une région en voie d’amélioration environnementale.
– Solution 8 : mise en œuvre de la loi «pollueur-payeur»
Le GCT doit être tenu pour responsable des dommages historiques et actuels.
Action clé : instaurer une taxe environnementale dissuasive sur les rejets et les émissions qui dépassent les normes. Les recettes de cette taxe doivent être affectées directement au Fonds de transition juste pour Gabès (FTJG) afin de financer la reconversion économique et la réparation des dommages écologiques.
La convergence des intérêts pour l’avenir de Gabès
L’alternative n’est pas entre l’économie et l’écologie, mais entre un déclin économique et sanitaire continu et une transition audacieuse et planifiée.
L’intégration d’un Groupement d’investisseurs tunisiens au cœur du mécanisme de financement (le FTJG) est la garantie que la transition sera menée avec un sens aigu de la viabilité économique. Leur rôle ne se limite pas à injecter de l›argent, ils engagent leur réputation et leur savoir-faire au service d’un projet national.
Le coût des technologies de décontamination et de reconversion est certes élevé, mais il est marginal comparé au coût social et humain de l’inaction : une population malade, une côte détruite et des conflits sociaux permanents qui paralysent l’activité économique. Gabès a les moyens, désormais, d’aligner la prospérité économique sur le bien-être de ses citoyens. Il ne manque plus que la volonté politique de passer, enfin, de la promesse à l’exécution.