Gabès : la leçon

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Des milliers de manifestants ont protesté, la semaine dernière à Gabès, contre la pollution générée par les usines d’un groupe chimique. Cette colère serait, d’abord, motivée par le sentiment de n’avoir pas été entendus par tous les gouvernements depuis des décennies. Il ne s’agit donc pas d’un soulèvement social ou catégoriel jetant dans la rue de la ville une partie des habitants contre une autre, comme à l’hiver 2011, mais d’un élan qui mêle jeunes et vieux, classes populaires et plus aisées. Ils ne veulent ni leaders ni partis et rejettent en bloc toute ingérence politique. Le choix de la non-violence et de la discipline, respecté de manière exemplaire, a témoigné de la vitalité de ces «désenchantés pacifistes» en privant les perturbateurs opportunistes d’imposer leurs agendas. Ces manifestants semblent demander, avant tout, une reconnaissance de leur situation alarmante en choisissant cette manière civilisée pour protester contre la dégradation écologique dans leur ville. Il ne s’agit pas seulement d’une angoisse de marginalisation qui est bien réelle, mais aussi d’une «affirmation de conscience citoyenne». Ils ont voulu, à leur façon, dépeindre la malheureuse réalité de leur quotidien telle qu’ils la percevaient à travers le filtre de la conscience aiguë du danger qui les guette.
Inutile de disputailler. Cet état de fait s’impose à tous les pays développés ou en voie de développement, libéraux ou socialistes, ouverts ou protectionnistes. Les pouvoirs en place dans tous les pays du monde peuvent certes gérer sa fatalité au gré de leurs convictions idéologiques et politiques. Mais cette réalité exige, chez-nous du moins, un effort supplémentaire pour alimenter une réflexion approfondie autour d’une question inquiétante, brûlante et qui n’est pas aussi simple qu’elle en a l’air. Éminemment vitale, elle ne doit laisser personne indifférent. Il convient de rappeler que, contrairement à ce que l’on entend à longueur de journée, non seulement la Tunisie est l’un des pays les moins pollués du monde, mais il est aussi «factuellement» faux de nier une situation catastrophique à Gabès. Que l’on sache, en effet, et quels que soient les arguments qui voudraient justifier le contraire, la situation dans cette ville impose un considérable changement de politique environnementale. On aimerait penser le contraire, mais c’est un fait. Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir et interdit aux autres d’ouvrir les yeux. C’est en nommant les fléaux qu’on se donne une véritable chance de les régler. J’ajoute une autre vérité qui dérange, l’idée selon laquelle la pollution ne serait que l’affaire d’une minorité. Plusieurs Tunisiens ne se sentent pas concernés par ce fléau désastreux. Les gouvernements qui se sont succédé depuis le 14 janvier 2011 ont donné l’image calamiteuse d’une classe politique qui cherche, d’abord, à enfouir sous les fausses justifications une situation encombrante. Ils ont mené, surtout pendant la décennie de braise, une stratégie jusqu’au-boutiste, «coûte que coûte», même au prix d’une catastrophe écologique.
Il faut reconnaître que bien des choses menacent le pays, sans qu’on dispose de solutions crédibles. Certains fléaux sont encore marginalisés. Certaines souffrances à cause de la pollution à Gabès et ailleurs sont sans remède. Il existe pourtant des réponses qu’il nous appartient de mettre en œuvre. Et pourtant, on ne le fait pas.
Il va sans dire que ce gouvernement a hérité d’une situation en péril, qui prend eau de toutes parts, mais il est impossible de continuer sur la même trajectoire sans qu’on discerne les voies d’un changement acceptable. L’heure n’est donc plus aux rafistolages, aux petits ravalements de façade. Il fallait être bien déconnecté des réalités dans cette ville polluée pour ne pas comprendre le sentiment de marginalisation qu’éprouvent ses habitants.

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