Grands ouvrages : Les sentiers de la “délivrance”

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Le suivi d’exécution des projets d’investissement public semble aller bon train. En atteste la tenue de la cinquième réunion de la commission des mégaprojets en présence de la Cheffe du gouvernement,  l’objectif étant d’accélérer, aux fins de déblocage, la réalisation des ouvrages en difficulté.

Par Bechir Ben Mohamed

 Le manque d’investissement public en volume et en qualité a toujours été le talon d’Achille de la politique des finances publiques, en particulier, et de l’économie tunisienne, en général. La dégradation des services collectifs, surtout au lendemain de la révolution, témoigne de l’étendue du phénomène des projets en difficulté, de la faiblesse des dépenses récurrentes, mais aussi et surtout de l’insuffisance des investissements nouveaux en dépit des efforts déployés par les autorités publiques pour satisfaire aux besoins des populations et de l’économie.
Certes, l’amélioration de la gouvernance des investissements publics a permis de débloquer plusieurs projets en arrêt, mais elle ne saurait suffire à atteindre les niveaux escomptés et nécessaires pour la croissance économique et le bien-être social. Une approche intégrée a besoin d’être mise en place pour changer la donne.

 Des projets publics en difficulté
L’économie a beaucoup souffert d’un manque d’efficacité opérationnelle dans la gestion des investissements publics inscrits dans le budget de l’Etat et des entreprises publiques. La plupart des reproches faits à l’administration par le président de la République portent sur les projets dont la réalisation traîne depuis des années.
Appels d’offres infructueux, ressources financières insuffisantes, personnel manquant, contentieux foncier, conflit de compétences, procédures compliquées, correspondances sans réponse…autant de facteurs évoqués toujours par les responsables centraux et locaux dans l’analyse de situation, mais que le président de la République considère comme des alibis pour masquer leur « incompétence »
Au-delà des causes et des responsabilités, la liste des projets en difficulté paraît longue et pointe par là un vrai problème de gestion publique. Il est question de grands projets structurants, dont les effets d’entraînement socioéconomiques sont extrêmement importants.
On cite, en particulier, les ouvrages de construction, de reconstruction et de réhabilitation de la Cité médicale des Aghlabides à Kairouan, le port en eaux profondes et la zone logistique d’Enfidha, le pont de Bizerte, le stade olympique d’El Menzah, l’hôpital universitaire Hédi Chaker à Sfax, l’hôpital régional de Sbeïtla, l’École nationale d’ingénieurs de Bizerte, l’hôpital régional de Bir Ali Ben Khalifa à Sfax, les abattoirs de la société Ellouhoum…
L’on remarque ainsi que le retard dans l’exécution des projets d’investissement public est pratiquement généralisé à tous les secteurs d’activité prioritaires tels que l’infrastructure, le transport, la santé, l’enseignement supérieur, etc.
Pour cette raison, les consignes du gouvernement sont claires : relancer immédiatement les travaux et mobiliser toute l’administration pour achever les travaux publics programmés dans les délais. En effet, lors de la dernière réunion de la Commission des mégaprojets, il a été recommandé de « relancer, immédiatement, les travaux de l’hôpital régional de classe «B» de Sbeïtla, dans le gouvernorat de Kasserine, et ce, après la sélection de l’entrepreneur devant finaliser les travaux avant la fin de cette année, ainsi que les travaux du projet de l’Ecole nationale d’ingénieurs de Bizerte, en choisissant l’entreprise de travaux publics qui les finalisera, au 1er trimestre 2026… d’entamer les procédures de lancement de l’appel d’offres relatif à la réalisation du port en eaux profondes et de la zone des services logistiques à Enfidha, conformément aux normes internationales.
A cet égard, la Cheffe du gouvernement a mis les autorités et structures publiques à tous les échelons central, régional et local, devant leurs responsabilités, « appelées, par conséquent, à résoudre tous les problèmes auxquels fait face tout citoyen ou investisseur ».

Des effets de la réforme de la gouvernance
La mise en place d’un « cadre unifié d’évaluation et de gestion des investissements publics en Tunisie » datant de 2018 est considérée comme une grande réforme de la gouvernance de l’investissement public, et aurait contribué au changement de la situation.
Cette réforme consiste en la création du Comité national d’approbation des projets publics (CNAPP), chargé de sélectionner les projets d’investissement public proposés pour être inscrits dans le budget de l’État et d’accompagner les porteurs de projets dans la phase de présentation des projets pour la priorisation, moyennant la formulation d’une fiche-projet standardisée sous format d’un outil interfacé qui facilite la saisie de données et permet la constitution de la banque des projets.
Par surcroît, le développement du dispositif « TARTIB » a permis de structurer la priorisation des projets d’investissement public, en assurant la sélection des projets sur la base de critères objectifs, à même d’aider à la prise de décision.
Cet élan a été récemment enrichi par de nouveaux mécanismes de gouvernance. Il s’agit, tout d’abord, de la Commission supérieure pour l’accélération de la réalisation des projets publics, créée en 2022, dont l’objet est d’apporter les solutions appropriées pour surmonter les difficultés entravant la réalisation des différents projets et en assurer l’accélération.
En vertu du décret n° 497-2024 portant fixation des modalités et procédures particulières pour la réalisation des grands projets publics, une Commission des mégaprojets a été mise en place. La mission de cette commission consiste à passer en revue l’état d’avancement des projets publics dans les secteurs prioritaires pour en écourter les procédures de réalisation et accélérer le parachèvement. Au terme de la même année, le gouvernement a mis en place un manuel de procédures pour la réalisation des grands projets publics.
Cette gouvernance aura certainement contribué à changer les choses et donner un coup de pouce aux projets publics.
Tout récemment, en juillet 2025, le ministère de l’Economie et de la planification (MEP) a lancé officiellement la nouvelle version de l’application « TARTIB 2.0 », un outil numérique pour planifier et suivre les investissements publics en Tunisie. Elle consiste en l’amélioration du mécanisme d’évaluation, d’hiérarchisation et de sélection des projets d’investissement public à budgétiser. A partir de l’année 2026, tous les ministères sectoriels seront tenus d’utiliser l’application « TARTIB 2.0 » pour inscrire leurs nouveaux projets d’investissements public au budget de l’Etat.
Dans cette lignée, force est de rappeler, par ailleurs, que la mise en place du portail national « e-Mouwatin », la ligne spéciale « 1860 » et l’adresse mail du bureau d’ordre central de la présidence du gouvernement, offrent aux citoyens la possibilité de signaler les difficultés rencontrées avec les services administratifs, dans une logique de multiplication des dispositifs d’aide à la résolution des services et projets publics.

Pour un sursaut d’investissement public
L’ensemble des mesures axées sur la nouvelle gouvernance a indubitablement remédié aux blocages et permis de surmonter les difficultés et retard d’exécution des grands projets publics, mais la réalisation du saut qualitatif et quantitatif espéré en matière d’investissement public appelle d’autres mesures et d’autres conditions non moins importantes.

Premièrement, la gouvernance elle-même a besoin d’être mieux articulée.
L’enjeu essentiel consiste à rendre le système entièrement « mécanique » dont l’opérationnalisation dépend, jusque-là et dans une large mesure, de l’intervention du chef de l’Etat en personne, ce qui n’est pas « normal ».
La performance institutionnelle du dispositif de gestion de l’investissement public va dépendre du renforcement des capacités humaines en gestion de projets pour une meilleure qualité de préparation des projets (I), de la rationalisation des dispositifs de gouvernance entre commissions et applicatifs (II), de la mise en place d’un système de gestion intégré facilitant l’interaction des différents acteurs et parties prenantes tout au long du processus de gestion des projets publics (III) et de la généralisation de l’approche « centralisée » de gestion des projets publics aux échelons inférieurs des administrations régionales et locales dans un cadre de gestion décentralisée des affaires publiques (IV).

Deuxièmement, la recherche de financements adéquats aux projets d’investissement public. Parce que le retard dans l’exécution de certains projets est dû en partie au manque de ressources.  Les ressources intérieures ne sauraient jamais suffire à répondre aux grands besoins d’investissement public. Pour cette raison, il faut libérer le potentiel de financement existant. Les partenariats public-privé sont plus que nécessaires en tant que mode de financement alternatif aux ressources domestiques, notamment dans le cas de projets structurants dont les coûts sont faramineux et la rentabilité s’étale dans le temps.
Le financement extérieur bilatéral et multilatéral est également d’un grand apport et doit mériter toute considération en ce sens qu’il rime avec « souveraineté » nationale. Il faut seulement « tendre la main » au capital extérieur tout en veillant à la bonne négociation des intérêts du pays, ce qui est tout à fait légitime.

Troisièmement, l’impératif de restructurer les dépenses publiques en faveur des dépenses de développement.
Autrement, il est grand temps de rompre avec la logique de sacrifier les dépenses productives d’investissement sur l’autel des équilibres budgétaires.  Cette erreur fatale est la cause majeure de la plupart des maux de l’économie tunisienne, où l’ajustement budgétaire se faisait et continue toujours de se faire au grand dam de l’effort d’accumulation du capital public, nécessaire à la croissance et au développement.
Plus que jamais, la restructuration des finances publiques en dépenses et en recettes doit s’ériger en priorité des réformes institutionnelles. A défaut, la délivrance recherchée des projets d’investissement public restera un vœu pieux.
Nul ne peut ignorer la volonté du politique de franchir un cap dans la réalisation des projets, à même de crédibiliser tout l’appareil de l’Etat, mais la question de l’Etat social recherché demeure conditionnée profondément par une logique d’ensemble de la politique d’investissement, laquelle dépasse la stricte recherche de déblocage des projets, si l’on croit à la reconstruction et à la libération.

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