Hausse de l’utilisation du cash en Tunisie : Un défi persistant

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Alors que le monde entier se dirige vers une dématérialisation progressive des paiements, la Tunisie fait face à un paradoxe monétaire : l’utilisation du cash ne cesse de croître, s’éloignant des standards internationaux. Cette tendance, souvent source de confusion dans les analyses médiatiques, est le reflet de dynamiques économiques complexes qui méritent une attention particulière.

Par Mohamed Ben Naceur

 Pour y voir plus clair, il est essentiel de distinguer quelques concepts économiques fondamentaux. La masse monétaire (M2, M3, M4) est un agrégat qui représente l’ensemble du système monétaire. Elle est composée de la monnaie en circulation et des différents dépôts bancaires. Ses contreparties, ou facteurs qui l’influencent, incluent les actifs extérieurs nets (comme les réserves en devises) et les actifs intérieurs nets (créances sur l’État et prêts à l’économie).

 Une croissance alarmante des billets et monnaies en circulation
Les dernières données de la Banque centrale de Tunisie (BCT) sont sans appel. La valeur des billets et monnaies en circulation a franchi la barre des 26 milliards de dinars, un record historique. La monnaie fiduciaire représente désormais plus de 18% de la masse monétaire, un niveau relativement élevé et ce, malgré les efforts et les multiples campagnes de décashing menées depuis des années. Cette augmentation constante, qui a plus que triplé depuis 2010 et doublé depuis 2018, est un signal inhabituel qui pourrait traduire une perte de confiance dans le système bancaire. En effet, l’importante demande de liquidités a, semble-t-il, poussé la BCT à réutiliser des billets usagés censés être retirés de la circulation. Les billets visiblement dégradés, en circulation ces dernières semaines, en sont la preuve la plus concrète.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette tendance
Le premier facteur est la nouvelle loi sur les chèques. La récente législation, qui a fortement encadré leur usage, a eu pour conséquence directe de pousser les agents économiques à se rabattre massivement sur le cash pour leurs transactions. Le résultat est une accélération spectaculaire de l’évolution de la monnaie en circulation depuis le début de l’année.
Le second facteur est l’inflation et l’évolution des prix. Bien que l’inflation ralentisse légèrement cette année, les prix ont déjà atteint des niveaux très élevés. Cela implique que les ménages ont besoin de plus de liquidités pour les transactions quotidiennes, en particulier pendant la période estivale. La poursuite de l’inflation ne ferait qu’accentuer cette tendance.
Le troisième facteur est étroitement lié à la taille de l’économie informelle, estimée entre 40% et 50% du PIB. Dans ce secteur, le cash reste l’unique moyen de paiement. Malgré les efforts du gouvernement pour y remédier, la monnaie fiduciaire continue d’être le carburant de cette économie parallèle, soulignant le besoin de revoir les méthodes de lutte contre l’informel.
Le quatrième facteur est la hausse des transferts des Tunisiens résidant à l’étranger (TRE). Bien que les canaux numériques se développent, la majorité de ces fonds est retirée en espèces une fois arrivée en Tunisie. Ce phénomène est accentué par la faiblesse de l’infrastructure digitale pour les paiements électroniques et par une certaine réticence culturelle envers les technologies dématérialisées.
Enfin, un cinquième facteur, bien que non justifié, est une crainte de voir se produire une pénurie de cash. Une méfiance s’est installée envers le secteur bancaire, poussant les acteurs économiques à privilégier le cash aux dépôts. Cette tendance, si elle se généralisait, pourrait fragiliser l’ensemble du système financier, rendant d’autant plus crucial le rôle de la Banque centrale de Tunisie pour rassurer les agents économiques et garantir la disponibilité de la liquidité.

Un déficit du cash qui risque de peser sur l’économie
Cette progression constante de l’argent liquide en circulation a des conséquences importantes sur le financement de l’économie. Les banques subissent une double peine : une baisse des dépôts et une augmentation de la demande de liquidité. Cette situation peut créer une pression sur la liquidité et, si rien n’est fait, déclencher un mouvement de panique potentiellement dangereux.
Afin d’éviter une crise de liquidité dans le système bancaire, la BCT se doit de fournir un volume suffisant de liquidités tout en cherchant des solutions pour rapatrier une partie de cette monnaie fiduciaire dans les circuits formels. Le gouvernement et la BCT doivent impérativement trouver des solutions rapides et efficaces avant que cette tendance ne pèse lourdement sur la stabilité financière du pays.

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