Hôtel du Lac : de son faste passé à son silence actuel

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Depuis vendredi, des rumeurs de démolition de l’Hôtel du Lac, célèbre pour sa silhouette en pyramide inversée, se propagent sur les réseaux sociaux. Dans un message publié sur Facebook et largement relayé, l’architecte et enseignante universitaire Amira Belhaj Hlali a affirmé que les travaux de démolition avaient débuté le 15 août.
Cette annonce a immédiatement suscité l’inquiétude. L’Association de sauvegarde de la médina de Tunis (ASM) a lancé un appel à la mobilisation générale pour préserver ce bâtiment au patrimoine architectural remarquable. De son côté, l’architecte et députée à l’ARP, Amel Meddeb, a sollicité l’organisation d’une manifestation en début de semaine prochaine et a alerté l’Institut national du patrimoine ainsi que les écoles d’architecture et d’urbanisme sur l’urgence de la situation.

Pourtant, le doute demeure quant à la démolition. Une palissade métallique a été récemment installée autour du site, renforçant l’incertitude. Selon le nouvel investisseur de l’hôtel, aucun projet de démolition n’est prévu pour l’instant. « Seuls les espaces intérieurs feront l’objet de travaux de rénovation. La structure principale de l’édifice sera entièrement conservée », indique-t-on.

L’Hôtel du Lac : un symbole de la Tunisie moderne

Construit entre 1970 et 1973 par l’architecte italien Raffaele Contigiani, à la demande du gouvernement tunisien, l’Hôtel du Lac s’impose comme un jalon de l’architecture brutaliste en Tunisie. Sa silhouette unique, en pyramide inversée, a marqué l’entrée nord de la capitale et symbolise la modernité et l’ouverture d’une Tunisie post-indépendance.

L’Hôtel du Lac se distingue par sa forme audacieuse, une pyramide inversée où le dernier étage double la longueur du rez-de-chaussée, créant un effet visuel spectaculaire. Construit sur 190 pieux en béton armé de 60 mètres de profondeur, son ossature en acier alliée au béton apparent et aux larges baies vitrées témoigne d’une véritable prouesse technique pour l’époque, unique en Afrique du Nord. Les chambres s’étirent le long de couloirs perpendiculaires à la façade, offrant aux visiteurs des panoramas exceptionnels sur la ville.
À l’intérieur, le style des années 1970 s’exprime à travers sols en linoléum, mobilier minimaliste, éclairage métal et verre, et une palette de couleurs chaudes, marron, orange et rouge, qui confèrent à l’établissement un charme rétro-futuriste.

Durant les années 1970, l’hôtel accueillait l’élite tunisienne et des célébrités internationales, comme James Brown et son groupe, ainsi que des institutions culturelles organisant des événements majeurs, notamment les Journées cinématographiques de Carthage (JCC). Certains évoquent même un lien avec la saga Star Wars, George Lucas étant supposément inspiré par sa silhouette pour concevoir le Sandcrawler des Jawas.
Dans le contexte de la modernisation de Tunis sous la présidence de Habib Bourguiba, l’Hôtel du Lac s’inscrit dans une vision urbaine audacieuse, aux côtés de l’hôtel Africa et du Hilton, marquant l’entrée nord de la capitale et symbolisant une Tunisie ouverte sur le monde et sur l’architecture internationale.

Entre abandon et menace de démolition

Malgré son prestige, l’Hôtel du Lac a fermé ses portes en 2000, victime de privatisations successives et d’une gestion défaillante. En 2010, la Libyan Arab Foreign Investment Company (Lafico) a acquis l’établissement, annonçant sa démolition pour céder la place à un hôtel de luxe. L’initiative a provoqué un tollé parmi les architectes, urbanistes et défenseurs du patrimoine tunisien.

Des campagnes menées entre 2013 et 2019 par des associations comme Édifices et Mémoires et le Goethe-Institut ont sensibilisé le public sur l’importance de préserver ce monument brutaliste. Les réseaux sociaux ont amplifié la mobilisation, notamment grâce aux clichés d’exploration urbaine publiés par « Lost in Tunis », montrant l’intérieur à l’abandon : linoléum usé, murs écaillés, mobilier vintage et restes de décors rappelant l’âge d’or de l’hôtel.

En juillet 2024, la Commission nationale du patrimoine a annoncé que l’Hôtel du Lac serait restauré. Sa structure originale sera respectée, avec une rénovation intérieure et des aménagements destinés à revitaliser son environnement immédiat.

Sauver un témoin de l’histoire architecturale tunisienne

L’Hôtel du Lac reste aujourd’hui un symbole de la Tunisie moderne, témoin d’une époque audacieuse, d’une architecture novatrice et d’une mémoire collective fragile. Sa préservation représente non seulement un héritage culturel, mais aussi une opportunité de valorisation économique et touristique pour la capitale.
Détruire ce monument serait une perte irréparable. Le restaurer, c’est offrir une seconde vie à un chef-d’œuvre brutaliste, en phase avec le patrimoine architectural mondial, et rappeler que l’histoire et la mémoire doivent parfois primer sur la seule logique du profit.

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