Au cœur de Londres, dans un bâtiment historique entièrement repensé pour devenir un espace ouvert à l’art et à la réflexion, est né Ibraaz. Ce nouveau projet culturel entend offrir un lieu de rencontre, d’expérimentation et de production intellectuelle, mais aussi une fenêtre pour les voix de la « majorité mondiale », afin qu’elles participent pleinement à la scène culturelle internationale. Nous avons interviewé sa fondatrice, Lina Lazaar, également vice-présidente de la Fondation Kamel Lazaar, pour comprendre l’ambition qui anime ce lieu inédit.
Qu’est-ce qu’« Ibraaz » ? Pourquoi avoir choisi de le lancer aujourd’hui à Londres en particulier ?
On ne peut parler d’« Ibraaz » sans revenir d’abord sur la Fondation Kamel Lazaar. Créée en 2005, elle repose sur la conviction que la culture n’est ni un luxe pour les élites, ni une simple vitrine sociale, mais un droit fondamental et un outil d’expression et de transformation. Dès le départ, nous avons voulu rompre avec l’image fermée des institutions culturelles classiques, aller vers les quartiers populaires, les rues et les zones rurales, afin de donner une place aux récits issus de la majorité mondiale, ces sociétés qui représentent la grande majorité des habitants de la planète, mais sont longtemps restées en marge des centres de pouvoir culturel et médiatique. C’est dans cette continuité qu’« Ibraaz » voit le jour : un espace vivant, implanté dans une grande métropole, pour contribuer à rééquilibrer le paysage culturel et faire entendre des voix trop souvent reléguées.
Comment le travail de la Fondation Kamel Lazaar a-t-il évolué jusqu’à cette étape ?
La Fondation a commencé par soutenir l’art moderne et contemporain, puis a dépassé la simple logique de collection pour créer des espaces ouverts à tous. Parmi ses réalisations marquantes : le centre B7L9 dans un quartier populaire de Tunis, devenu un laboratoire d’expérimentation et d’apprentissage où les jeunes construisent leur propre rapport à la culture ; le festival Jaou Tunis, qui a transformé la ville en musée à ciel ouvert ; ou encore le projet rural Télal Utique, qui mêle art, nature, pédagogie et développement local. En parallèle, la Fondation a créé des plateformes de recherche et de critique, notamment Ibraaz online (2011-2017), qui interrogeait la représentation des arts arabes et africains dans le monde. Ce cheminement a mené naturellement à l’ouverture d’un espace physique à Londres.
Le lieu lui-même intrigue. Comment a-t-il été conçu et qu’est-ce qui le distingue ?
Ibraaz prend place dans un bâtiment classé (Grade II) de 1000 m² situé Mortimer Street. Sa transformation a été confiée à l’architecte sud-africaine Sumayya Vally, fondatrice de Counterspace, accompagnée de James Bell (MSMR Architects). L’objectif était de créer un lieu capable d’évoluer avec le temps, non un édifice figé. Sumayya Vally s’est inspirée des espaces de rencontre inventés par les diasporas à Londres et les a reliés aux racines tunisiennes de la Fondation, en collaborant avec des artisans et créateurs à Beyrouth et Bethléem. Le résultat : un bâtiment vivant, pensé pour le dialogue, l’apprentissage et la création.
Les espaces intérieurs portent des noms issus des traditions d’hospitalité et de convivialité d’Afrique et du monde arabe, comme une invitation permanente. Au rez-de-chaussée, la Maktaba (librairie) est conçue avec le Palestine Festival of Literature et opérée par Burley Fisher Books, à côté du café Aoula dirigé par la cheffe et commissaire culinaire tunisienne Boutheina Ben Salem, qui célèbre la cuisine tunisienne comme mémoire sociale vivante. Le même niveau abrite le Majlis, grande salle d’expositions et de rencontres. En sous-sol, la Minassa (plateforme) accueille projections et concerts avec des technologies audio-visuelles de pointe (d&b audiotechnik, Unilumin). Le deuxième étage abrite la bibliothèque Iqra, dédiée à la lecture et à la réflexion. D’autres niveaux ont été volontairement laissés évolutifs pour s’adapter aux besoins futurs.
À qui s’adresse Ibraaz ? Est-ce un lieu communautaire ?
Ibraaz n’est ni un centre ethnique ni un espace fermé sur une identité unique. L’idée est que chacun se sente invité à entrer. Le lieu s’adresse à la majorité mondiale : ces populations qui représentent la grande masse de l’humanité mais dont les histoires sont souvent racontées par d’autres. Il accueille un public varié : diasporas arabes, africaines et asiatiques, Londoniens et visiteurs de tous horizons. L’ambition est de créer un espace de dialogue naturel, qui dépasse les clichés et ouvre la rencontre entre expériences diverses.
Qu’est-ce qui distingue Ibraaz des autres initiatives culturelles ? Quelle est sa ligne de programme à long terme ?
Ibraaz n’est ni une simple galerie d’art ni un lieu réservé aux cercles initiés. Son programme mêle expositions, débats intellectuels, ateliers de recherche et d’éducation, soirées musicales et poétiques, résidences d’artistes et de penseurs. Il s’accompagne aussi d’une plateforme éditoriale renouvelée, dirigée par Stephanie Bailey, Anthony Downey et moi-même, avec des contributions d’Omar Berrada et Shivangi Mariam Raj, pour soutenir l’écriture critique et la recherche interdisciplinaire au-delà des frontières et des générations.
Comment a été conçu le programme d’ouverture ?
Le programme d’ouverture a été pensé comme un manifeste de la vision d’Ibraaz. Le Majlis se transformera en vaste espace d’exposition avec Parliament of Ghosts de l’artiste ghanéen Ibrahim Mahama, qui réutilise des matériaux délaissés pour évoquer les mémoires post-indépendance et interroger les rapports de pouvoir. L’exposition est commissariée par Shumon Basar et accompagnée d’un programme pluridisciplinaire sous la direction de Hammad Nasar, Shumon Basar et Imed Alibi. Il comprend notamment la série de débats Technology and Power sur l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques, des discussions sur les nouveaux médias comme Slop Making Sense, ainsi que des rencontres avec des penseurs tels qu’Adom Getachew et David Scott.
Au deuxième étage, le collectif The Otolith Group inaugure la bibliothèque Iqra avec un projet artistique vivant, A Flock of Keen-eyed and Far Seeing Magpies, combinant archives alternatives, lectures, séances d’écoute et performances sonores et visuelles tout au long de l’année.
Le programme d’ouverture a accordé également une place importante à la musique, avec une programmation conçue par le producteur et musicien Imed Alibi. Celle-ci tisse des liens entre patrimoine, expérimentations et musiques électroniques, accueillant des artistes comme Ghalia Benali, Naseer Shamma, Zeid Hamdan, Rasha Nahas (projet Kalimi) et Oum, ainsi que des performances spéciales : Raed Yassin – Phantom Orchestra (25 octobre), Nadah El Shazly (14 novembre) et Samar Haddad King – Losing It (6 décembre). Au rez-de-chaussée, le café ‘Aoula proposera une expérience culinaire tunisienne où mémoire familiale et hospitalité se rencontrent.
Comment imaginez-vous Ibraaz dans dix ans ? Quel héritage souhaitez-vous laisser ?
L’ambition est qu’Ibraaz reste, dans dix ans, une plateforme ouverte reliant la majorité mondiale au reste du monde, et que la culture y devienne une présence naturelle dans la vie des gens. J’espère, personnellement, que les artistes et les penseurs y verront une maison où élaborer librement leurs visions sans médiation ni marginalisation. Le souhait est de laisser un fonds ouvert, des générations plus confiantes dans leurs voix, et des espaces où s’invente un imaginaire culturel mondial plus divers et plus équilibré.


