Interdit de sourire

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Joie mêlée de tristesse et d’égarement. Entre la vie et la mort. Entre la liberté et la soumission. A la faveur du plan de « paix globale » de Donald Trump, qui a reconnu en 2020 Al Qods capitale d’Israël, les Gazaouis ont repris le chemin du retour vers leurs quartiers au nord et au centre de Gaza réduits en ruine en deux ans de génocide mélangés du sang palestinien et des restes de dizaines de milliers de cadavres, peut-être de centaines de milliers. Ce n’est certes pas le retour espéré de génération en génération depuis la Nakba de 1948, mais un retour quand même, provisoire sans doute, à la place d’une déportation programmée devenue, à un moment, imminente pour laquelle le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et ses deux sinistrement célèbres ministres d’extrême droite, Smotrich et Ben Gvir, ont commis les pires crimes dans l’histoire de l’humanité.
Un retour symbolique de l’attachement jusqu’au-boutiste d’un peuple à sa terre au prix de son extermination, le projet ultime que Netanyahu et son gouvernement ont promis de concrétiser tôt ou tard tout en refusant, sans vergogne, de le qualifier comme tel.
Les bombardements se sont tus et les Gazaouis ont pu retrouver un semblant de calme, précaire en attendant l’exécution du nouveau plan de paix américain qui ressemble plus à une nouvelle forme de colonisation, collective, internationale, où les alliés d’Israël – occidentaux et arabes normalisés avec l’entité sioniste – jouent un rôle plus important et surtout plus direct aux côtés des Israéliens. Les plus optimistes estiment que la mise sous protection internationale permettra à Gaza d’échapper pour la première fois depuis 1967 au contrôle israélien. Les plus pessimistes considèrent, quant à eux, la mise de l’enclave sous la tutelle d’un organe de gouvernance international et le déploiement d’une force de sécurité internationale comme un acte de reddition, qui rappelle l’époque du mandat britannique, et une source d’inquiétude à cause de l’implication de l’ancien premier ministre britannique Tony Blair et du gendre de Donald Trump, Jared Kushner, liés tous deux à des faits historiques largement controversés : la guerre en Irak pour le premier et l’initiative américaine unilatérale des Accords d’Abraham pour le second.
La première étape du plan de Trump qui se base sur la libération de 20 otages vivants israéliens par le Hamas – les corps des otages décédés (28) seront remis ultérieurement – et de près de 2000 prisonniers palestiniens détenus dans les prisons israéliennes a été marquée par la tenue du Sommet de la paix en Egypte. Un rendez-vous auquel ont été conviés plusieurs pays dont 20 chefs d’Etat ont annoncé leur participation. Les coorganisateurs, les présidents égyptien et américain, parlent de célébration de la paix, « une paix globale », selon Trump, « pour l’ensemble de la région du Moyen-Orient ». Difficile d’y croire quand, au moment où les préparatifs vont bon train à Charm Echeikh pour la tenue de la cérémonie de la paix et pour accueillir les dirigeants conviés à la fête, les autorités sionistes, Ben Gvir en tête, interdisent aux familles des détenus palestiniens devant être libérés en échange des otages israéliens de montrer le moindre signe de joie au moment de la libération de leurs enfants ou de leurs proches. Comme dans les deux précédentes trêves qui ont permis des échanges d’otages contre des prisonniers, les forces de l’ordre israéliennes ont pris d’assaut les maisons des familles des prisonniers palestiniens avant leur libération pour intimer l’ordre aux familles de ne pas montrer la moindre expression de joie, de ne recevoir aucun membre de la famille proche pour accueillir le prisonnier libéré, de ne pas parler aux médias et surtout de ne pas remercier les factions de la résistance palestinienne, comprendre par là « d’avoir œuvré pour la libération de leurs enfants ».
Les familles sont contraintes de refouler leur joie de retrouver leurs enfants ou leurs proches y compris ceux qui croupissent dans les prisons israéliennes depuis très longtemps, depuis 20 ans, 30 ans, voire plus. Tout en sachant qu’un nombre de prisonniers libérés ne sont pas autorisés à rester dans les territoires occupés, ils seront expulsés vers des destinations inconnues.
L’entité sioniste qui a interdit l’eau, la nourriture, les médicaments, les soins, l’électricité, aux Palestiniens, leur interdit également d’éprouver le moindre sentiment de joie et de sourire. Ceux qui célèbrent le plan de paix en Egypte ou ailleurs se refusent de voir qu’en dépit de ce plan, dont les étapes suivantes ne sont pas encore claires ni négociées, les Palestiniens continueront d’être colonisés, opprimés, écrasés sous le poids des discriminations et de l’idéologie sioniste extrémiste.
Netanyahu, Ben Gvir et les autres ne supportent pas de voir des signes de joie chez les Palestiniens sans doute parce qu’ils voient dans leurs sourires ou dans toute autre manifestation de joie un signe de victoire du Hamas. Les dirigeants sionistes veulent montrer au monde un peuple palestinien brisé, humilié, soumis, vaincu. Ce sont là les signes de leur victoire présumée qu’ils n’ont pas réussi à réaliser avec leur force militaire illimitée, approvisionnée par la quasi-totalité des puissances militaires occidentales et non occidentales. Il s’avère en fin de compte que cette force de frappe israélienne ne s’est pas confrontée uniquement  au Hamas mais a buté contre un mur imprenable qui n’est autre que la résistance des Gazaouis eux-mêmes, ceux-là mêmes qu’ils empêchent de fêter le retour de leurs enfants à la maison, ces civils qui ont défié les bombes et les missiles pour ne pas livrer leurs terres à l’occupant ni sacrifier leur dignité même au prix de la liberté promise car pour les Gazaouis la liberté hors de leurs terres est synonyme de voyage vers l’inconnu, de déshumanisation qui ôte le droit humain le plus élémentaire : celui d’éprouver la fierté d’être palestinien.
Pour les Palestiniens, ce n’est donc pas encore l’heure de sourire ou d’éprouver la moindre sensation de joie, ils savent qu’ils demeurent un peuple occupé, que la reconstruction de Gaza n’est pas pour demain, que les aides alimentaires arrivent encore au compte-gouttes et que l’après-plan de Trump est encore plus flou et plus inquiétant.
Et la Cisjordanie occupée, qui en parle, qui s’en soucie, qui pour stopper l’injustice, la spoliation et la destruction qu’ils subissent aussi bien des soldats que des colons israéliens ? Netanyahu et Ben Gvir ont usé de toutes les armes contre les Palestiniens, y compris l’interdiction d’avoir des sentiments, cela ne signifie qu’une chose : ces dirigeants israéliens ont peur des Palestiniens, ils ont peur de leur résilience, de leur force morale et de leur capacité à se reconstruire et à les défier encore et encore.
Ils ont donc perdu la guerre des braves comme celle de la reconnaissance des peuples qui, aujourd’hui, battent le pavé dans les quatre coins du monde pour crier Free Free Palestine.

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