Commençons par une évidence afin de couper court à tous les malentendus : le droit syndical est la condition nécessaire, quoique non suffisante, d’une société égalitaire. Il ne permet pas de lui-même de trancher la plupart des questions qui perturbent notre société. Mais il permet juste que le débat s’opère d’une façon respectueuse de l’égalité des droits de tous les partenaires en créant un compromis bien défini de délibération.
Tout cela, on le sait depuis longtemps. On le répète à l’infini. Certains s’en occupent, d’une façon encore trop marginale. C’est peut-être une nouvelle occasion de le crier à tous ceux qui tentent délibérément d’humilier le peuple et de ridiculiser le syndicalisme sous toutes les latitudes par leur arrogance, leur légèreté et leur méconnaissance des dossiers en refusant de voir plus loin que le bout de leur nez.
En pleine crise économique et sociale qui requiert unité et responsabilité, quelques syndicats ont pris le risque de déclencher une nouvelle tempête orageuse par des grèves irresponsables en total décalage avec les valeurs syndicales qui consistent à privilégier les droits des citoyens et l’unité de la société. Ce bras de fer qui se joue entre le gouvernement et les syndicats est monté d’un cran en intensité, dernièrement, avec la grève, non justifiée, du transport urbain.
De façon non moins choquante et effrayante que les attaques contre les droits élémentaires des citoyens auxquelles il a donné lieu, ce genre de grève, longtemps refusé par la majorité de l’opinion publique, a offert le spectacle d’une centrale syndicale sombrant dans le délire le plus dramatique. Les débordements n’ont jamais été aussi criants. L’Union générale tunisienne du travail subit, sous l’actuelle direction, une érosion inquiétante, qui se manifeste dans un déplacement dangereux des limites rhétoriques de l’acceptable. Malheureusement, les dirigeants de la prestigieuse centrale syndicale sont aux avant-postes de cette ligne jusqu’au-boutiste. Ils se posent en incarnation suprême de l’immense bric-à-brac des revendications déraisonnables des mécontents et prétendent ainsi imposer une «dictature syndicale». Une notion ambiguë car le cocktail à base de revendications incontrôlées et de surenchères débridées est aussi concocté par tous les mouvements anarchistes et radicaux dont ceux des islamistes.
Cette maladresse est d’autant plus regrettable qu’elle introduit le trouble à une période où le rôle d’une centrale syndicale est, plus que jamais, d’apporter de la clarté, de la mesure et de la profondeur.
Plusieurs syndicalistes entretiennent l’idée que le syndicalisme serait maltraité, qu’il faudrait lui donner des moyens nouveaux et lui permettre d’être plus fort dans la société. Le paradoxe est que les pires ennemis des syndicalistes déchaînés ne se trouvent pas, aujourd’hui, au pouvoir ou parmi les patrons. Non, leurs pires ennemis, ce sont eux-mêmes, lorsqu’ils trahissent leurs idéaux. Il faut, donc, fustiger ces (ir) responsables syndicaux qui jouent avec le feu, attisent un climat de haine et excusent, quand ils ne les justifient pas, ces débordements. Il faut reconnaître que ceux-ci peuvent se vanter d’une «prouesse» : avoir réussi à créer l’unité de la plupart des Tunisiens contre eux. Chose désormais très rare dans l’histoire du syndicalisme dans notre pays. Mais que s’est-il passé depuis pour que nous en arrivions là ? Ce serait après la quatorze janvier 2011 que notre comportement syndical a commencé à dérailler. Après quoi, le corporatisme s’est libéré et, avec lui, la haine, l’aigreur, la malveillance, toutes ces tristes passions que plusieurs syndicalistes en délire portent à leur comble.
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