Pour la deuxième fois depuis sa création en 1530, le Collège de France annule, en dernière minute, un colloque académique. Le premier en 1862 à la demande de Napoléon III pour «injure ‡ la foi chrÈtienne», le deuxième, dernièrement, à la demande du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) pour injure à la «saintetÈ» du sionisme conquérant. Ce colloque annulé avait pour thème «Palestine et Europe : poids du passÈ, dynamiques contemporaines». De façon non moins choquante et effrayante que les remords et protestations auxquels elle a donné lieu, cette décision, soutenue par le gouvernement français, a offert le spectacle d’une scène académique française sombrant collectivement dans une divagation qui consiste à limiter la liberté académique à ses mécanismes élémentaires. C’est faire preuve, me semble-t-il, d’inconséquence, étant donné le contexte politique dans lequel la France se situe, qui est celui d’une pression forte sur le principe même de la reconnaissance du droit palestinien. Cette annulation est d’autant plus regrettable qu’elle introduit le doute dans une période où le rôle d’une prestigieuse institution est, plus que jamais, d’apporter de l’honnêteté, de l’intégrité, de la neutralité, de la mesure et de la profondeur. Ce qui se brise ici, c’est un flambeau du savoir, son prestige, son image, sa réputation, qui paraissaient acquis et, à travers tout cela, une certaine idée lumineuse que nous faisions de ce collège. Ce sera légitime d’accuser, en premier lieu, son administration qui a pris cette décision éhontée par idéologie ou par intérêt, portant atteinte à la liberté académique. Légitime aussi de pointer la responsabilité du gouvernement français, à l’image de son ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui a qualifié cette annulation de «responsable», et l’imputabilité du court-termisme de plusieurs élites académiques, intellectuelles et médiatiques bien trop passives. Mais les académies sont-elles à ce point infantilisées qu’elles ne peuvent supporter des approches scientifiques différentes ? Ignoble est cette annulation qui témoigne d’un aveuglement inexplicable et d’une fainéantise intellectuelle des plus dangereuses. Les attaques contre la liberté académique en France, et en Occident en général, n’ont jamais été aussi criantes. Les valeurs civilisationnelles européennes subissent une érosion inquiétante, qui se manifeste dans un déplacement dangereux des limites rhétoriques de l’honnêteté intellectuelle et scientifique. Tout ce qui a structuré les générations de la liberté académique est en train de voler en éclats. Cette dérive peut encore évoluer dangereusement au regard de la montée des formations néofascistes, qui pourraient profiter de cette situation pour confirmer leur ancrage dans les milieux académiques. En postulant faussement que ce colloque puisse aboutir à une vague d’antisémitisme, plusieurs intellectuels français hyperinfluents dans les débats médiatiques, paralysent la liberté académique. Impossible, désormais, de formuler la moindre critique à l’égard d’Israël sans être taxé d’antisémitisme.
Si les académiciens empruntaient une telle direction, celle du soupçon contre tout ce qui se réfère aux causes justes et au droit international, seuls les extrémistes en sortiraient renforcés. Qu’ils soient sionistes ou islamistes.
Je dénonce vigoureusement l’inconséquence de certains académiciens, voire leur responsabilité dans cette affaire, mais je ne mets pas en doute l’engagement moral et éthique de plusieurs chercheurs et institutions académiques qui ont pour intérêt d’aider à mieux renforcer le sens des principes que le droit international impose et d’affirmer solennellement que le soupçon envers une éventuelle «hystérie polémique» ne devrait pas conduire au renoncement.