Par Dr Samah Chemli Horchani*
Les milieux hospitaliers sont considérés comme l’un des piliers de la santé publique et de l’économie mondiale. S’il y a quelques années, on pouvait penser que le système de management environnemental était une exigence spécifique concernant la gestion de la sécurité et de la santé, aujourd’hui, la pratique montre de fortes analogies qui existent entre la gestion des risques et la gestion de la sécurité dans ces milieux de travail. En effet, la sécurité est un élément qui a des implications importantes sur les résultats opérationnels. Son but est non seulement d’éviter tout risque d’avilissement, mais également de faire un perfectionnement incessant de son ‘quali-bilan’. Cependant, est-il possible d’adopter une approche par le risque pour une valeur durable dans les milieux hospitaliers ?
En effet, la crise sanitaire mondiale de la Covid-19 a mis sous tension l’ensemble des systèmes de santé mondiaux. Cette pandémie a engendré des aspects positifs et des transformations significatives sur la santé publique, en mettant en évidence l’importance de la sécurité des patients et la qualité des soins devenant non seulement une préoccupation mais un défi de plus en plus grand pour les acteurs du système sanitaire et un objectif constant des politiques de santé. De ce fait, le risque sanitaire est devenu une notion incontournable en constante évolution à cause de la nature, la variété et la complexité de l’activité de soin. L’identification de ce risque est indispensable afin de s’assurer que les organismes de santé existent le plus longtemps possible.
Plusieurs chercheurs définissent le risque comme étant une incertitude, un écart par rapport à un attendu, une menace ou une opportunité à anticiper, comprendre et gérer dans le but de protéger ses activités et atteindre ses objectifs. Dans le domaine de la santé, le risque se définit comme un évènement susceptible de nuire à la qualité de soin et, par la suite, à la sécurité des patients. Ces risques ne sont pas uniquement liés au patient et à son entourage tels que les complications, les infections nosocomiales, les erreurs dans l’administration médicamenteuse ou encore les erreurs de diagnostics. Ils sont attachés également aux professionnels de santé (les risques professionnels et psychosociaux, les risques environnementaux, l’indisponibilité et le sous-effectif, l’état de santé et l’aérocontamination) et aux biens (les pannes, les détériorations des équipements biomédicaux, les mauvais fonctionnements des équipements ou encore les défaillances).
Selon la Fédération des associations européennes de gestion des risques (FERMA), le management du risque est une activité transversale dans un établissement de santé. Il s’agit d’un processus mettant l’accent sur la reconnaissance et le traitement des risques afin d’attester une valeur durable de chaque activité de l’organisme. Le système de management du risque est basé sur le processus d’identification, d’évaluation, de contrôle et de maîtrise des risques. Plusieurs méthodes et outils peuvent être utilisés afin de faire l’analyse des risques et leurs degrés de criticités. Il est possible de citer dans ce cas la méthode 5M assurant une évaluation détaillée d’un risque probable.
Elle s’appuie sur un diagramme structurant les causes d’un problème en 5M qui sont le milieu (poste de travail et environnement), la méthode (les procédures et les techniques de travail), la main-d’œuvre (les personnels en matière de qualification et compétence), le matériel (les équipements de travail) et la matière (la matière utilisée dans le poste de travail). De plus, la méthode AMDEC (Analyse des modes de défaillance, leurs effets et leur criticité), assure l’identification des différents modes de défaillance tout en déterminant la probabilité, la gravité et la criticité de chaque risque afin de voir lesquels sont les plus critiques. De même, elle garantit le suivi pour vérifier l’efficacité des plans d’action mis en place. De plus, la cartographie des risques est un outil vigoureux qui assure la hiérarchisation selon les défaillances pour déterminer les risques à traiter en priorité.
La normalisation peut être considérée comme le garant d’une valeur durable. Elle représente un cadre de gestion efficace du risque à travers la mise en application d’un ensemble de pratiques et le contrôle. Ainsi, la norme ISO 9001 (versions 2000/2008/2015) se rapporte à la qualité des soins en préconisant un modèle de soins ayant pour but la maximisation du niveau de bien-être du patient et donc d’assurer sa sécurité. L’ISO 31000 V 2018 est une norme qui a fortement influé sur la gestion des risques dans différents domaines d’activité et a connu un succès dans plusieurs organisations internationales. Elle se base sur l’intégration d’une démarche qualité. De même, la norme ISO 35001 publiée en décembre 2019, représente le processus et le cadre de gestion efficace de la biosécurité en assurant la sécurité du personnel et en garantissant la fiabilité des résultats.
Les études récentes étalent quatre familles principales de risques. D’abords, les risques liés à l’hygiène personnelle. Ces risques sont attachés principalement à la main-d’œuvre. Ils sont dus au non-respect des mesures de sécurité individuelle telles que le port de gants, surblouse, masque à filtration chimique, lunette de protection. L’hygiène corporelle et les analyses périodiques des selles du personnel concerné peuvent être à l’origine de risques dans ce cas. La deuxième famille de risques est liée aux dispositifs médicaux. Cette famille de risques comporte des risques liés à la main-d’œuvre. Dans cette famille de risques l’absence d’étiquetage sur les dispositifs médicaux, l’utilisation répétitive des dispositifs à usage unique et le croisement entre le sale et le propre sont liés à la main-d’œuvre. Alors que le non-respect de la procédure de stérilisation, de nettoyage et de désinfection, constituent les principaux risques liés à l’application des méthodes.
La troisième famille de risques est liée à l’hôtellerie et à la restauration. Dans cette famille, il est possible de citer le risque inhérent à la matière utilisée dans les produits de nettoyage et de désinfection non identifiée par une étiquette. D’autres risques sont reliés à la méthode tels que la mauvaise manipulation des machines de buanderie, le non-respect des températures réglementaires de conservation des aliments ou encore le stockage inapproprié et la manipulation incorrecte des aliments crus ou cuits. Les risques liés à l’hôtellerie et à la restauration sont majoritairement liés à la main-d’œuvre. Ils sont dus à la mauvaise utilisation des détergents désinfectants, au stockage inapproprié du linge, au croisement entre le sale et le propre et à la non-identification des sacs-poubelles.
La dernière famille de risques est celle des risques liés à l’environnement, principalement l’air, l’eau et les surfaces. Ainsi, les défaillances au niveau du matériel ou encore le dépassement de la durée de vie (DLU) des filtres bactériologiques peuvent entraîner un système de traitement de l’air et de l’eau défectueux. Au niveau des méthodes, l’irrégularité dans le changement et le contrôle des filtres d’air, le traitement de légionnelle (bactérie) non établi, la non-réalisation des prélèvements bactériologiques périodiques d’eau et des surfaces ou encore le non-respect des dosages de désinfection de l’eau présents au niveau de la bâche à eau sont des sources majeures de risques. La main d’œuvre peut être une source de risque à travers par exemple les eaux non traitées chimiquement. Le milieu constitue une source importante de risque à travers les gaines d’aération non propres, les surfaces médicales sales ou encore l’air infecté.
Face à la multiplicité des risques et à la variété des causes, le défi majeur des établissements de santé reste à anticiper les problèmes et à trouver des solutions aussi bien préventives que correctives. L’étape initiale serait l’acceptation du risque et la mise au point de plans d’action afin de réduire la probabilité des défaillances et de diminuer son niveau de criticité. Le suivi et la revue sont des relais décisifs qui permettent de vérifier l’efficacité et l’efficience des mesures prises. Ceci se fait par le contrôle et le suivi régulier des processus de management du risque dans l’établissement. Il est indispensable de tracer et d’enregistrer tous les actes menés en mentionnant sur les documents de traçabilité la méthode, la date de traitement et l’évolution du risque.
L’objectif de ce suivi est de détecter toute évolution des risques ou des tendances préoccupantes afin de pouvoir réagir rapidement pour garantir la sécurité des patients et du personnel. En effet, des études menées en Suisse montraient que 34% des personnels de santé sont affectés par l’allergie. Ceci peut être expliqué par l’inhalation forte et chronique des produits chimiques en l’absence d’un système de ventilation. D’autres recherches menées en Algérie montrent que le taux de sujets en milieu hospitalier relevant une rhinite au travail est de 61,2 %, celui de l’asthme professionnel est de 50 %. En Tunisie, le taux d’absentéisme et les congés de maladies du personnel de santé sont généralement des indices révélateurs de l’exposition et du risque encouru.
Il s’avère alors que malgré la complexité de l’activité de soin, l’instauration d’un système de gestion du risque dans les milieux hospitaliers est une nécessité majeure pour une mise en valeur durable des lieux, des services et des hommes. L’étude des risques dans ces milieux ouvre des perspectives sur la mise en place d’une stratégie de management des risques spécifiés aux établissements de santé. L’engagement de la direction envers la gestion des risques est indispensable pour une valeur durable. L’initiative privée assure l’amélioration de la qualité des soins. Elle peut constituer une source motivationnelle pour le personnel entraînant leur implication dans le processus et la démarche d’amélioration du management des risques.
Par la suite, il serait nécessaire de mettre en place des formations continues pour permettre au personnel de booster leurs compétences en restant au fait des nouvelles tendances, des technologies émergentes et des meilleures pratiques. Ces formations prouvent l’engagement de l’établissement de santé envers le développement professionnel de ses employés. D’autres initiatives peuvent être mises en œuvre comme les primes sur objectifs ou les avantages sociaux, dans le but de motiver le personnel, le fédérer autour des objectifs de l’établissement et de gagner sa fidélisation. Les initiatives publiques sont déjà prises à travers notamment les programmes nationaux de santé publique, les réglementations, les normes de certification, et les outils de suivi des incidents, particulièrement dans le domaine de la sécurité des patients et de la lutte contre les infections.
*Habilitated Assistant Professor
Management Department, Tunis El-Manar University, Faculty of Economic Sciences and Management of Tunis FSEGT, Tunis, Tunisia.
Laboratory of Innovation Strategy Entrepreneurship Finance and Economics LISEFE, Farhat Hached University Campus, B.P. 248 – El Manar II, 2092, Tunis, Tunisia.
Professional University Trainer in Entrepreneurship Innovation and Agile Management.