La «Global Sumud Flotilla»: De la Tunisie, voix de paix, vers la Palestine, terre de résistance

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Par Rania Hammami*

 En dépit des pressions et des épreuves, la Tunisie demeure fidèle à son destin : écrire l’Histoire et ne jamais la quitter, comme un éclat de lumière à travers les âges. De Sidi Bou Saïd et de Bizerte, les navires de la flottille internationale « Global Sumud Flotilla » ont pris la mer en direction de Gaza.
Ils ne transportent pas seulement vivres et médicaments à l’adresse du peuple palestinien — et plus particulièrement des habitants de Gaza — pour tenter de briser un siège qui affame et condamne des innocents privés de soins. Ils portent aussi la mémoire d’un lien indéfectible entre la Tunisie et la Palestine. Car cette initiative n’est pas une parenthèse isolée dans l’histoire nationale : la solidarité tunisienne envers la Palestine plonge ses racines loin dans le temps. Du soutien politique et moral de Bourguiba, à l’accueil des militants de l’Organisation de libération de la Palestine dont la direction fut hébergée, aux accords d’Oslo en 1993, jusqu’aux mobilisations constantes de la société civile — telle la caravane « Soumoud », partie en juin 2025 de Tunis vers Rafah, stoppée à Syrte.
La Tunisie n’est pas seulement un port de départ, elle est un cœur battant, refusant l’inertie régionale, et une voix qui élève la conscience universelle, au prix des risques que cela suppose.
Le départ de la flottille internationale « Global Sumud Flotilla » depuis la Tunisie s’inscrit aussi dans une tradition humanitaire séculaire. L’Histoire rapporte, en effet, que des Tunisiens ouvrirent leurs maisons et leurs fermes pour abriter des juifs durant l’occupation nazie, et que certaines familles juives trouvèrent refuge jusque dans des mosquées afin d’échapper aux persécutions. Ces témoignages, consignés dans l’ouvrage Among the Righteous de Robert Satloff, ainsi que dans des écrits consacrés à la mémoire de la Shoah en Tunisie, confirment que la solidarité et l’élan humanitaire sont profondément enracinés dans la société tunisienne. Ainsi, le départ de la flottille aujourd’hui n’est que la continuité d’un itinéraire historique qui a fait de la Tunisie une terre de paix et de valeurs humaines.

 La « Global Sumud Flotilla », la plus vaste de l’histoire contemporaine
La flottille internationale « Global Sumud Flotilla » est une initiative civile et humanitaire d’envergure internationale, née de la volonté de briser le blocus maritime imposé à Gaza depuis 2007. Elle s’élance à un moment où la politique d’occupation atteint un paroxysme, celui de l’extermination lente par la faim. Ce mouvement pacifique représente la plus grande flottille civile de l’histoire moderne : plus de cinquante navires y participent, transportant des militants et des bénévoles venus de quarante-quatre pays. Parmi eux figurent des médecins, des journalistes, des avocats, des défenseurs des droits humains, ainsi que des artistes. Les organisateurs ont souligné avec insistance que ces embarcations n’emportent ni armes ni matériel à vocation militaire, elles transportent uniquement des médicaments, des denrées alimentaires et des équipes de contrôle internationales, garantes du caractère strictement pacifique de l’opération.
La flottille poursuit un double objectif. D’une part, un but humanitaire direct : acheminer une aide vitale et urgente à la population de Gaza et, d’autre part, une dimension symbolique et universelle : attirer l’attention de l’opinion publique mondiale sur la gravité de la situation en Palestine. Ses initiateurs affirment que la société civile est capable d’agir là où les gouvernements échouent, et de porter la voix des peuples au-delà des calculs politiques.
Ce projet ambitieux est l’aboutissement d’un vaste rassemblement, réunissant des initiatives antérieures telles que la coalition européenne de la « Flottille de la Liberté », l’alliance maghrébine du Sumud ainsi que le réseau Nusantara en Asie.

La voix des peuples du monde dans une symphonie universelle
La « Global Sumud Flotilla » est bien plus qu’une opération maritime, elle est la voix des peuples du monde, la voix de l’humanité et de la justice. Portée par les vagues, cette mélodie universelle s’élève comme un refus ferme de l’extermination et de la politique de famine imposée par le régime oppresseur à des civils de tous âges et de toutes professions. Aucun enfant, aucun médecin, aucun journaliste n’a été épargné. Cette symphonie surpasse le vacarme des violations du droit international et des crimes de guerre perpétrés contre le peuple palestinien.
À bord de cette flottille s’est réuni un mélange inédit d’activistes, de médecins, de juristes, de journalistes et d’artistes, venus de plus de quarante-quatre pays pour affirmer que le peuple palestinien et Gaza ne sont ni seuls ni isolés. Parmi eux figure la militante écologiste suédoise Greta Thunberg, qui n’a pas limité son engagement à la lutte pour le climat : elle considère la Palestine comme faisant partie intégrante du combat pour la justice universelle, rappelant que « la solidarité avec les civils assiégés est un devoir humain dont on ne peut se détourner».
On retrouve également Ada Colau, l’ancienne maire de Barcelone, connue pour sa défense de la justice sociale et des droits des migrants, qui a souligné que sa participation rappelle que « la liberté est indivisible ». De son côté, Mandla Mandela, petit-fils du leader sud-africain Nelson Mandela, a déclaré à Reuters que la souffrance du peuple palestinien est « plus cruelle encore que celle qu’ont subie les Noirs sous l’apartheid ». Il a insisté sur le fait que la solidarité internationale qui a mis fin au régime ségrégationniste en Afrique du Sud doit renaître pour la Palestine, ravivant ainsi l’héritage de son grand-père qui avait fait de la justice universelle le cœur de son combat.
S’y joignent, également, Mariana Mortágua, députée portugaise du Bloc de gauche, qui a voulu transmettre un message parlementaire européen jusqu’à Gaza, ainsi que Emma Fourreau, du mouvement français La France insoumise, qui a rappelé que la voix des peuples européens peut s’unir à celle des Palestiniens. La comédienne française Adèle Haenel a, elle aussi, pris part au mouvement, rejointe symboliquement par des figures internationales du cinéma et de la culture comme Susan Sarandon, Liam Cunningham et Gustaf Skarsgård, dont le soutien a donné une résonance culturelle et médiatique supplémentaire à l’initiative.
Depuis la Tunisie, des voix engagées se sont également fait entendre, telles que les militants Jawher Channa et Wael Nawar, tous deux membres du comité d’organisation, ainsi que des artistes comme Mounir Troudi et Mohamed Amine Hamzaoui. Leur présence a incarné la dimension maghrébine et culturelle de la flottille, renforçant son caractère universel.

Avant même le départ, l’élan solidaire ne s’est pas éteint
Durant les préparatifs du départ de la flottille internationale « Global Sumud Flotilla », la plage de Sidi Bou Saïd, malgré la sensibilité de son emplacement jouxtant des bâtiments souverains, s’est transformée en une vaste scène de solidarité. Des milliers de Tunisiens s’y sont rassemblés dans une atmosphère profondément émouvante, brandissant des drapeaux palestiniens et tunisiens, scandant des slogans exigeant la levée du blocus de Gaza et dénonçant l’occupation. Cette mobilisation populaire a illustré l’ancrage profond de la cause palestinienne dans la conscience collective tunisienne et a offert à la flottille un élan politique et médiatique, faisant de la Tunisie une véritable plateforme régionale de la justice et de la liberté.
Les avocats ont joué un rôle clé, réunissant une équipe d’environ quarante-cinq volontaires chargés d’assurer la couverture juridique de l’initiative. Ils ont suivi les procédures administratives en amont de l’appareillage, enregistré les noms des activistes à bord et préparé des dossiers légaux garantissant leur représentation en cas d’interception. En parallèle, une coordination avec des organisations internationales de défense des droits humains a renforcé la légitimité de la flottille en tant qu’action humanitaire fondée sur le droit international et la liberté de navigation.
Fait marquant également : au moment même où se préparaient les départs depuis la Tunisie, une intense activité diplomatique se déroulait dans le pays. Le président tunisien a reçu le ministre des Affaires étrangères d’Arabie saoudite le 9 septembre, puis celui d’Iran le 11 septembre, tandis que la Cheffe du gouvernement tunisien effectuait une visite officielle en Égypte.
Sur le plan médiatique, la flottille a bénéficié d’une couverture considérable, relayée par les chaînes de télévision, les radios et la presse locale, mais aussi par de grands titres internationaux tels que Reuters, Associated Press, Le Monde et The Guardian. Les réseaux sociaux, de leur côté, ont vibré au rythme de milliers de publications, vidéos et images qui ont récolté des millions de vues, en particulier parmi la jeunesse, donnant à l’initiative une véritable assise populaire mondiale.
Mais les tentatives d’entraver le départ furent tout aussi sérieuses que prévisibles. Le 8 septembre, un incendie s’est déclaré à bord du navire principal, le Family Boat, suivi dès le lendemain d’un second, limité, sur le bateau britannique Alma. Alors que des rumeurs accusaient un recours à des drones ennemis, les autorités tunisiennes ont officiellement démenti cette thèse. Ces incidents, conjugués à une série de reports logistiques et techniques, au transfert du point de départ vers le port de Bizerte, aux mauvaises conditions météorologiques et à des pannes affectant certains bâtiments, ont alimenté des campagnes de doute quant à la capacité réelle de la flottille maghrébine à prendre la mer.
Pourtant, ces obstacles n’ont nullement découragé les porteurs de la cause. Au contraire, ils ont ravivé leur détermination à poursuivre, guidés par une foi inébranlable dans les valeurs humaines et la justesse de la cause palestinienne. Pour eux, chaque tentative d’intimidation n’était qu’une preuve supplémentaire de la puissance de leur message et de son impact croissant sur l’opinion publique — et rien en comparaison des souffrances vécues par les Palestiniens de Gaza, victimes d’extermination et de crimes de guerre.

Un drapeau teinté du sang des martyrs
En définitive, il suffit à la Tunisie l’honneur d’avoir tenté. Le simple fait d’avoir accueilli la « Global Sumud Flotilla » la place parmi les nations qui choisissent de se tenir du côté de la liberté. Elle qui a résisté à la colonisation française, offert ses martyrs dont le drapeau puise sa couleur dans le sang versé, et reçu le soutien des hommes libres du monde entier qui croyaient en son droit à l’indépendance.
L’Histoire elle-même démontre que les causes justes ne triomphent pas uniquement par la force des armes, mais aussi grâce à la solidarité des peuples libres.
Nos remerciements vont à tous ceux qui croient en la liberté et en la justice et qui ont soutenu cette initiative, et à toutes les nations libres qui continuent de penser que la solidarité est un honneur, mesurable seulement à la sincérité de l’attachement aux valeurs humaines. γ

*Romancière et ingénieure tunisienne
(www.raniahammami.tn)

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