La Tunisie célèbre, cette semaine, le 14e anniversaire de la révolution du 17 décembre 2010-14 janvier 2011, une étape cruciale dans l’Histoire du pays qui devait rompre avec l’Etat-nation, le parti unique, les partis politiques de façade, le clientélisme, les passe-droits, la République des copains. Le choix de la date du déclenchement des mouvements de protestation en décembre 2010, suite à l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, et non celle du départ de l’ancien président Ben Ali, le 14 janvier, n’est pas fortuit. L’auteur du coup de force du 25 juillet 2021 assure que le vrai libérateur de la Tunisie, c’est le peuple qui s’est soulevé au prix de son sang contre la « hogra », mais sa révolution a été usurpée par l’élite politique qui a milité et attendu pendant des décennies avant d’être si proche du pouvoir un certain 14 janvier 2011. Une usurpation qui s’est traduite en compromission avec les islamistes en majorité rapatriés de l’étranger grâce à une amnistie générale, sans autre ambition politique que l’instauration de la Charia islamique dans le pays de Bourguiba, libérateur de la femme tunisienne, et père du CSP né 55 ans plus tôt (1956-2011). Mais c’était sans compter avec l’élite politique démocratique tunisienne forgée dans la résistance à l’autoritarisme, au despotisme, aux procès politiques, aux geôles et à l’exil. Exit la Charia mais pas la corruption, ni le népotisme, ni les passe-droits, ni la République des copains. En somme, tous les maux et les vices sociétaux qui étouffent tout projet démocratique censé ériger une société bâtie sur la confiance, sur le respect, l’ambition, l’intérêt général, le partage, la cohésion, l’harmonie.
La décennie de la transition démocratique, en dépit de certaines réalisations et avancées institutionnelles, n’a pas échappé aux dérives de nouveaux leaders à l’ego débordant et aux ambitions politiques insatiables, elle a fini par déraper vers tout ce que les Tunisiens croyaient avoir définitivement enterré : un régime autoritaire.
L’opacité de la conjoncture actuelle et la lourdeur de l’ambiance générale font que l’on est plutôt dans la commémoration que dans la célébration. La commémoration du rêve devenu chimère. Rien de ce qui a été brandi en 2011 comme slogans et promesses de libertés, de démocratie, de droits humains n’a pu trouver, durant la décennie noire, le chemin de la consécration, de l’affirmation. Ce n’est pas que l’on a manqué de volonté, d’initiatives, de talents, d’avancées démocratiques. Ce qui a manqué, c’est la foi démocratique, l’honnêteté politique, l’intégrité intellectuelle et l’humilité. Ce qui a manqué, c’est le courage, l’audace et la capacité de transcender l’ego, l’opportunisme et l’amour démesuré du pouvoir.
La facture est, aujourd’hui, lourde. Au prix de la liberté. Un lourd tribut. Une responsabilité historique. Mais comment y remédier ? Y a-t-il un moyen, une chance, une occasion d’y parvenir ? Les familles, les proches, les amis et les sympathisants des hommes et des femmes politiques condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement ne perdent pas espoir, unissent leurs forces et se mobilisent dans la rue pour appeler pacifiquement à leur libération et à la levée de toutes les restrictions qui pèsent sur les libertés individuelles et collectives avec à leur tête le décret-loi 54. Mais est-ce suffisant pour convaincre une bonne partie de l’opinion qui soutient le processus du 25 juillet et rejette toute idée de « retour en arrière » ? Sans doute, non. Les attentes sont importantes.
Les forces vives de la nation commencent aussi à bouger, à faire entendre leurs voix appelant au dialogue national, au débat public et à la concertation autour des grandes questions nationales. Mais ce n’est toujours pas suffisant. Les Tunisiens ont besoin d’être rassurés, de refaire confiance à la classe politique, ils ont besoin de savoir et, surtout, d’être sûrs que les leçons du passé ont bien été retenues et que les erreurs sont assumées avec responsabilité. Est-ce le cas ? Non. Certaines voix prônent la confrontation, le changement de régime, un coup de pouce de l’étranger. Ce qui, paradoxalement, booste la popularité de Kaïs Saïed, proche des classes défavorisées et fervent défenseur de la souveraineté nationale. Résultat : la révolution n’a jamais été achevée, elle est toujours en cours, les attentes sont entières. Pourtant, les Tunisiens font preuve de patience, parfois de résignation mais jamais de désespoir parce qu’ils croient en leur force de faire bouger les lignes, de provoquer le changement, de faire tomber les barrières, au moment opportun. Les Tunisiens continuent de patienter parce que celui qui dirige le pays n’a pas les mains sales et est dévoué à son pays. L’opposition l’accuse de liquider ses adversaires en utilisant la justice et de faire vivre les Tunisiens dans une grande prison à ciel ouvert. Il a ses erreurs, mais il est souverainiste jusqu’au chauvinisme et il est populaire jusqu’au populisme. Sa droiture, sa fermeté plaisent à certains mais dérangent d’autres.
Au final, les Tunisiens sont divisés et la balance penche encore du côté de la stabilité. En politique, il faut savoir patienter pour pouvoir gagner le cœur des électeurs.