La Tempête Harry et la nécessité de repenser l’aménagement du territoire dans le littoral méditerranéen

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La tempête Harry a frappé le bassin méditerranéen avec une intensité et une extension géographique qui en font un épisode de référence. Au-delà de l’actualité immédiate et une couverture médiatique extensive, cet épisode met en évidence un enchaînement désormais récurrent : un aléa climatique de forte intensité, des impacts simultanés dans plusieurs pays, puis une facture matérielle et économique amplifiée par des décennies d’urbanisation littorale et d’artificialisation. L’enjeu central n’est pas seulement météorologique, il est territorial et concerne la manière dont nos sociétés méditerranéennes habitent la côte, y investissent, et y organisent leurs infrastructures essentielles.

Le lien entre Harry et le changement climatique doit être présenté avec rigueur. Il serait incorrect d’affirmer qu’un événement unique est causé par le réchauffement climatique. En revanche, le changement climatique modifie le cadre physique dans lequel ces tempêtes se développent. Une atmosphère de plus en plus chaude peut contenir davantage de vapeur d’eau, ce qui augmente le potentiel de précipitations intenses lorsque les conditions dynamiques sont réunies. Une mer plus chaude, elle, peut fournir davantage d’énergie et d’humidité à certains systèmes dépressionnaires.

Dans la région méditerranéenne, les travaux du MedECC estiment le réchauffement moyen autour de 1,4 °C par rapport à la fin du XIXe siècle, et l’IPCC souligne que la combinaison entre niveau marin plus élevé, vagues et tempêtes accroît les risques de submersion et d’érosion lors des épisodes de tempête (MedECC, 2019 ; IPCC, 2022). Harry s’inscrit dans ce nouveau cadre de risque. Même lorsque l’aléa n’est pas inédit, les impacts peuvent l’être, parce que l’exposition a augmenté et que les marges de sécurité se réduisent.

Une tempête à l’échelle méditerranéenne avec plusieurs pays touchés

Harry illustre le caractère transnational des tempêtes méditerranéennes. Les effets ont été observés sur plusieurs rives, avec des combinaisons variables de pluies intenses, crues rapides, submersions marines et érosion. Cette simultanéité est déterminante : elle met sous tension, au même moment, les dispositifs de secours, les réseaux de transport, les infrastructures portuaires et les services essentiels. Elle rappelle aussi que la gestion des risques ne peut plus être pensée uniquement à l’échelle locale, car les systèmes d’alerte, la logistique de crise et la continuité économique dépendent de chaînes qui traversent les frontières.

En Tunisie, plusieurs sources convergent vers des intensités pluviométriques exceptionnelles sur des durées courtes. La Chaîne Météo rapporte 230 mm à Monastir, des rafales dépassant 120 km/h par endroits, et un bilan humain d’au moins cinq décès liés aux inondations. L’Institut national de la météorologie, a également mentionné des cumuls supérieurs à 200 mm en vingt-quatre heures dans plusieurs localités, dont 242 mm à Sayada. Ce type d’épisode illustre un point essentiel pour l’aménagement urbain : lorsque le ruissellement se concentre rapidement sur des tissus denses, la capacité d’absorption des sols et le dimensionnement des réseaux pluviaux sont rapidement dépassés, ce qui transforme des pluies intenses en crise urbaine. Cet épisode rappelle étrangement l’épisode de Nabeul quelques années auparavant.

En France, Météo-France documente des cumuls remarquables associés à l’épisode méditerranéen. Sur soixante-douze heures, les plaines de l’est de l’Aude ont reçu 170 à 230 mm environ, jusqu’à 272 mm à Argeliers, tandis que les Pyrénées-Orientales ont fréquemment enregistré 100 à 150 mm, localement jusqu’à 200 mm à Perpignan. Sur vingt-quatre heures, 112 mm ont été relevés à Durban-Corbières. Ces ordres de grandeur correspondent à des situations propices aux inondations localisées, aux crues rapides et aux instabilités de versants, en particulier lorsque les sols sont déjà saturés et que les réseaux de drainage urbains sont dimensionnés pour des intensités plus faibles.

En Espagne, l’agence nationale AEMET a classé Harry parmi les « borrascas de gran impacto » de la saison et des alertes ont été relayées sur le nord-est et le littoral méditerranéen. Des valeurs de référence ont été annoncées pour certains secteurs, comme un risque de précipitations pouvant atteindre 120 litres par mètre carré en douze heures dans la province de Gérone, ainsi qu’un temporal maritime pouvant produire un état de mer très dangereux, avec des vagues évoquées comme pouvant atteindre dix mètres selon les zones (El País, 2026). Dans des littoraux fortement aménagés, ce type de houle accélère l’érosion, fragilise les ouvrages de front de mer et impose des fermetures préventives qui ont un coût immédiat.

En Italie, l’ampleur des dommages a été particulièrement visible en Sicile. Une première estimation relayée par l’agence ANSA chiffre les dégâts à environ 740 millions d’euros pour l’île, et des évaluations proches ou supérieures au milliard d’euros ont été évoquées selon les périmètres retenus, notamment lorsqu’on intègre des pertes d’activité (ANSA, 2026a ; Euronews, 2026). La RTS a également repris le chiffre de 740 millions d’euros et a signalé des conditions de mer extrêmes, avec des vagues annoncées à des hauteurs exceptionnelles lors du pic de l’épisode (RTS, 2026). Même en restant prudent sur les méthodes d’évaluation, la Sicile fournit un indicateur de la capacité d’une tempête méditerranéenne à produire, en quelques jours, une facture équivalente à plusieurs années d’investissements locaux en protection côtière.

Des événements extrêmes destructeurs de plus en plus coûteux depuis vingt ans

À ce stade, l’estimation monétaire la plus structurée concerne la Sicile, avec un chiffrage initial d’environ 740 millions d’euros, et des évaluations proches du milliard d’euros selon les périmètres et l’intégration éventuelle de pertes d’activité (ANSA, 2026a ; Euronews, 2026 ; RTS, 2026). Pour la France, l’Espagne et la Tunisie, des données robustes existent sur l’intensité de l’aléa et sur les impacts locaux, mais les bilans financiers consolidés à l’échelle nationale ou assurantielle ne sont pas encore publiés de manière harmonisée. La lecture la plus rigoureuse consiste donc à parler d’un minimum documenté, centré sur la Sicile, en précisant que la facture agrégée à l’échelle du bassin sera révisée à la hausse lorsque les évaluations officielles et assurantielles seront consolidées.

Harry s’inscrit dans une dynamique où les épisodes combinant pluies très intenses, crues rapides et tempêtes marines sont devenus plus préoccupants pour les sociétés méditerranéennes. La question n’est pas seulement celle du nombre des systèmes, mais celle de l’augmentation conjointe de l’intensité de certains extrêmes et de l’exposition des enjeux sur les littoraux. Les synthèses régionales soulignent que l’élévation du niveau de la mer et l’aggravation des aléas côtiers accroissent le risque de submersion, d’inondation côtière et d’érosion, en fragilisant les défenses existantes et en exposant les infrastructures stratégiques (MedECC, 2023 ; IPCC, 2022). Ce contexte réduit le temps de récupération entre deux chocs, et il transforme le risque climatique en contrainte structurelle pour la planification, l’assurance, les budgets publics et l’investissement privé.

Pourquoi l’aménagement du territoire n’est plus à la bonne échelle ?

Harry met en évidence un décalage entre les modèles d’aménagement dominants et les réalités climatiques actuelles. Une part importante des fronts de mer méditerranéens a été développée sur la base d’hypothèses climatiques qui ne tiennent plus. En effet on a eu recourt à une urbanisation de zones basses, une densification littorale, une multiplication d’infrastructures critiques au plus près de la mer, et une artificialisation des sols qui accélère le ruissellement. Lorsque des pluies intenses se concentrent sur des bassins versants courts et des reliefs abrupts, l’eau arrive vite, avec une puissance de crue difficile à gérer, et les dommages se propagent par cascades sur les réseaux et l’activité économique.

La vulnérabilité est renforcée par la perte d’espaces naturels tampon. Dunes, zones humides, plaines d’inondation et espaces de mobilité du trait de côte jouent un rôle d’amortisseur. Ils dissipent l’énergie des vagues, stockent temporairement l’eau et ralentissent le ruissellement. Leur dégradation rend les impacts plus directs et plus rapides, avec des effets en chaîne sur l’accès, l’énergie, l’eau, les télécommunications, les équipements publics et le tissu productif.

Repenser les côtes : changer de comportements et de trajectoire

La principale leçon de Harry est que l’adaptation ne peut plus se limiter à la gestion d’urgence. Elle doit être intégrée à la planification, à l’investissement et à la gouvernance. Cela implique d’assumer des arbitrages. Ainsi il conviendra d’éviter de nouvelles constructions dans les zones les plus exposées, et lorsque cela devient nécessaire, organiser des relocalisations ciblées plutôt que de reconstruire systématiquement à l’identique. Cela suppose aussi de replacer les solutions fondées sur la nature au cœur des stratégies côtières, non comme un supplément esthétique, mais comme une logique d’infrastructure capable de réduire l’exposition et d’amortir les chocs.

Le changement doit enfin être culturel. Habiter, investir et produire sur le littoral méditerranéen dans un climat qui se réchauffe implique davantage d’anticipation, de précaution et de sobriété foncière. Les coûts de l’inaction se lisent déjà dans les bilans matériels, dans les interruptions d’activité, et dans l’érosion progressive de la résilience des territoires. Harry rappelle que la prévention et l’adaptation coûtent moins que la répétition de la réparation.

Références

AEMET. (2026). Borrascas y danas con gran impacto de la temporada 2025-2026 : borrasca Harry (16 janvier 2026). Agencia Estatal de Meteorología.

ANSA. (2026a, 22 janvier). Maltempo in Sicilia, prima stima danni di 740 milioni di euro. Agenzia Nazionale Stampa Associata.

Business News. (2026, 20 janvier). Tout savoir sur la tempête Harry : un épisode exceptionnel qui frappe la Tunisie (données INM reprises).

El País. (2026, 19 janvier). La borrasca « Harry » azota el Mediterráneo con un fuerte temporal de mar, lluvias persistentes y nieve abundante. El País.

Euronews. (2026, 24 janvier). Tempête Harry : un milliard d’euros de dégâts en Sicile. Euronews.

IPCC. (2022). Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability. Contribution of Working Group II to the Sixth Assessment Report. Intergovernmental Panel on Climate Change.

La Chaîne Météo. (2026, 21 janvier). Tempête Harry en Méditerranée : de lourds dégâts, des victimes. MeteoConsult.

MedECC. (2019). Climate and environmental change in the Mediterranean: Main facts. Mediterranean Experts on Climate and Environmental Change.

MedECC. (2023). Mediterranean coastal risks: Summary for policymakers. Mediterranean Experts on Climate and Environmental Change.

Météo-France. (2026). Épisode méditerranéen : attention aux pluies intenses sur le Sud et la Corse (janvier 2026).

RTS. (2026, 22 janvier). Tempête Harry en Italie : 740 millions d’euros de dégâts en Sicile. Radio Télévision Suisse.

 

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