La triste valse

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Sonia Dahmani à peine sortie de prison, sous condition, Chaïma Aïssa y entre, condamnée à 20 ans d’emprisonnement. Triste valse. Les verdicts en appel sur l’affaire du « Complot contre la s˚retÈ de líEtat » sont tombés comme une foudre, ils sont lourds (jusqu’à 45 ans de réclusion) et parfois même alourdis comme pour Chaïma Aïssa qui se voit infliger en appel deux années de plus. C’est triste.
Indépendamment des présumés délits pour lesquels ont été condamnés Chaïma Aïssa et la quarantaine d’autres condamnés dans la même affaire, pour la plupart des dirigeants politiques, ce sont des vies brisées, des familles endeuillées, une société blessée, un pays marqué, fragilisé sous le feu des critiques, des attaques et des opportunistes zélés. C’est triste. N’y avait-il pas une autre voie, politique, plus diplomatique, moins brutale, moins guerrière, moins destructrice, pour tirer au clair cette affaire dont on ignore encore tout, le procès ayant été court-circuité par le refus des détenus d’être jugés à distance ? « Des sentences sans plaidoiries », accuse l’avocat membre du comité de défense, Samir Dilou. Dommage. Les avocats et leurs clients ont sans doute leur raison de vouloir comparaître en présentiel, c’est leur droit, mais ils ont raté, malgré toutes les considérations, l’occasion de mettre à nu ce qu’ils prétendent être un procès politique sans preuves et truffé de vices de procédures. Si telle est la situation, pourquoi priver l’opinion publique et internationale d’en savoir plus ?
Les détenus auraient sans doute gagné à révéler leur vérité, même à distance, car des fuites (toujours anonymes) du déroulé du procès seraient immanquablement parvenues aux Tunisiens et dans le cas échéant, l’opinion publique, ou du moins une partie, aurait pris acte et sans doute agi. Peu de gens sont capables de rester insensibles à la détresse des autres.
Après l’arrestation de Chaïma Aïssa, qui a défilé le jour même dans une manifestation contre la répression, le bruit court sur de nouvelles et imminentes arrestations : Ahmed Nejib Chebbi, 81 ans, une figure de l’opposition tunisienne sous Ben Ali et président du Front de salut national, coalition alliée à Ennahdha et opposée à Kaïs Saïed, condamné en appel à 12 ans de prison ferme (six ans de moins qu’en première instance), son frère, Issam, déjà derrière les barreaux pour la même affaire, il en a écopé 18. Un autre avocat, Ayachi Hammami, à la notoriété de défenseur des droits humains, est condamné, lui, à 5 ans de prison ferme, contre 8 en première instance. La liste est plus longue encore. Bochra Belhaj Hamida, à l’étranger, une autre figure du militantisme pour les droits des femmes, 33 ans par contumace… Cette affaire politico-judiciaire du complot contre la sûreté de l’Etat est un boulet pour la justice tunisienne et pour le pouvoir exécutif.
Indépendamment des délits, graves s’ils sont avérés pour le système judiciaire – il y a des rumeurs, des fuites, mais aucun élément de preuve n’est publiquement et formellement connu – ces condamnations sont une catastrophe humanitaire, un fardeau pour les Tunisiens. Les attaques politiques contre la justice tunisienne cachent ce côté non humanitaire des sentences au moment où les condamnés ont besoin de soutien, de compassion.
On reproche à Kaïs Saïed d’être autoritaire. Il l’est. Il est sans doute convaincu que sans cette méthode de fer, il n’aurait pas réussi à écarter ceux qu’une majorité de Tunisiens, à l’époque, accusait d’être responsables de la dérive économique et sanitaire du pays en 2021 au moment du coup de force du 25 juillet. Certains parmi l’opposition d’aujourd’hui étaient au pouvoir en 2021 et durant toute la décennie noire, depuis la chute de Ben Ali en 2011. Les opposants d’aujourd’hui étaient les puissants gouvernants avant l’accession de Kaïs Saïed à la magistrature suprême, un néophyte sans passé politique, sans base électorale. Certains ont cru qu’il serait facile de le déloger du Palais de Carthage. Sauf que l’outsider a réussi à convaincre une base populaire qui l’a propulsé à la tête de l’Etat, une base blasée par les stéréotypes partisans et les fausses promesses de campagne électorale.
Mais, depuis, que d’eau a coulé sous les ponts, surtout dans le contexte actuel de lutte acharnée depuis quatre ans contre la corruption, le blanchiment d’argent, la mauvaise gestion des affaires publiques, la diffamation, la diffusion de fausses informations… Beaucoup de familles d’hommes d’affaires, d’hommes et de femmes politiques, de journalistes, d’avocats, d’activistes, sont touchées, endeuillées, en colère. Les verdicts du procès sur le « complot », aussi dissuasifs soient-ils, la sûreté de l’Etat étant incontestablement une ligne rouge, font mal humainement, font mal politiquement.
Pour au moins une partie de l’opinion publique, les accusés n’ont pas pris les armes contre leurs compatriotes, ils auraient pu bénéficier d’une certaine clémence. Eliminer des adversaires politiques par une autre voie que celle des urnes, c’est lourd à porter.
Que c’est triste !

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