La Tunisie face à son défi énergétique

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Alors que la Tunisie dépend encore massivement des énergies fossiles et subit de plein fouet les fluctuations du marché international, la transition énergétique n’est plus une option, mais un impératif stratégique. Au-delà des discours, la réussite de ce pari dépendra de la capacité du pays à adopter une approche holistique, combinant vision politique, investissements ciblés et engagement citoyen. Cet article explore les leviers d’action pour une révolution verte qui pourrait non seulement sécuriser l’approvisionnement du pays, mais aussi créer des emplois et stimuler une nouvelle ère de croissance durable.

par A. Kerkeni

 Depuis des décennies, l’économie tunisienne est à la merci des marchés énergétiques mondiaux. Une facture énergétique qui s’alourdit d’année en année, un déficit commercial structurel et une dépendance presque totale aux importations de gaz et de pétrole… Le tableau est sombre et les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon l’Observatoire National de l’Énergie et des Mines, le déficit de la balance énergétique a atteint des niveaux critiques, menaçant la souveraineté du pays et limitant ses capacités de développement. La moindre hausse du prix du baril se répercute directement sur le coût de la vie et la compétitivité des entreprises.
Mais cette vulnérabilité est aussi un puissant moteur. C’est dans l’urgence que naissent les solutions les plus audacieuses.
La Tunisie possède un potentiel solaire et éolien exceptionnel, capable de la hisser au rang de leader régional en matière d’énergies renouvelables. Le soleil brille plus de 3000 heures par an sur la majorité du territoire, et le vent souffle avec une constance qui ferait pâlir d’envie de nombreux pays européens. Exploiter ces ressources n’est pas seulement une question d’écologie, c’est une stratégie de sécurité nationale et un pari pour l’avenir.​

Adopter une vision stratégique audacieuse et unifiée
La première leçon à tirer des expériences réussies, comme celle de l’Allemagne ou de l’Espagne, est la nécessité d’une vision à long terme qui transcende les alternances politiques. Il ne s’agit pas de projets isolés, mais d’une feuille de route nationale cohérente, avec des objectifs clairs et des mécanismes de suivi rigoureux.
Créer une Agence nationale de la transition énergétique (ANTE), dotée de pouvoirs étendus et d’une autonomie financière. Cette agence serait responsable de la coordination des projets, de l’attraction des investissements étrangers et de l’élaboration des politiques énergétiques.
​- Fixer des objectifs chiffrés et contraignants. Par exemple, un objectif de 30% d’énergies renouvelables dans le mix énergétique d’ici à 2030, ou encore l’installation de 500.000 panneaux solaires sur les toits des bâtiments publics et privés.
​- S’inspirer du modèle coréen (par analogie avec l’article précédent) en créant des «champions nationaux» dans le secteur des énergies renouvelables. Il s’agit de soutenir les entreprises tunisiennes dans la fabrication de composants, l’installation de centrales et la recherche-développement, afin de ne pas se contenter d’être un marché pour les technologies étrangères.

Stimuler l’investissement par des mécanismes incitatifs
L’investissement privé est le moteur de toute transition. Pour que les entreprises et les particuliers s’engagent dans le solaire ou l’éolien, il faut des signaux économiques clairs et des garanties de rentabilité.
​- Mettre en place un système de «feed-in tariff» (tarif d’achat garanti) pour l’électricité produite par les sources renouvelables. Cela assure aux producteurs, qu’il s’agisse de grandes centrales ou de particuliers avec des panneaux solaires, un revenu stable sur le long terme. C’est ce qui a permis à l’Allemagne de devenir un leader mondial du solaire.
– ​Offrir des incitations fiscales attractives. L’exonération de taxes sur l’importation de matériel solaire, des crédits d’impôt pour les ménages qui installent des panneaux photovoltaïques ou des subventions pour les entreprises qui investissent dans l’efficacité énergétique.
Simplifier les procédures administratives. L’actuel «parcours du combattant» pour obtenir une autorisation de raccordement ou un permis de construire décourage les investisseurs. La numérisation des démarches et la création d’un «guichet unique» sont des étapes indispensables pour accélérer les projets.

Bâtir une infrastructure intelligente et résiliente
Un réseau électrique obsolète ne peut pas supporter l’intégration massive d’énergies renouvelables intermittentes. L’infrastructure est la colonne vertébrale de la transition.
​- Moderniser le réseau de la STEG. Investir massivement dans les «smart grids» (réseaux intelligents) capables de gérer la production et la consommation de manière optimisée. Cela permet de mieux intégrer l’énergie solaire produite en journée et de minimiser les pertes.
– ​Développer des solutions de stockage d’énergie. Les batteries de grande capacité sont la clé pour gérer l’intermittence du solaire et de l’éolien. Encourager la recherche et l’installation de ces systèmes permettra d’assurer une alimentation continue, même la nuit ou par temps couvert.
Construire des interconnexions régionales. Le projet d’interconnexion électrique avec l’Italie, le «Projet ELMED», est une opportunité en or. Il permettrait à la Tunisie de vendre son surplus d’énergie solaire en Europe et de générer des revenus substantiels. Cet échange est une source de devises et un gage de sécurité pour l’approvisionnement.

Investir dans le capital humain et la recherche
La transition énergétique n’est pas seulement une question de technologie, mais aussi de compétences. Le succès passera par l’adaptation du système éducatif et de la formation professionnelle.
​- Réformer l’enseignement supérieur. Créer des filières spécialisées dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et l’ingénierie environnementale. Les universités tunisiennes peuvent devenir des pôles d’excellence dans ces domaines.
​- Développer la formation professionnelle. Des milliers de techniciens et d’installateurs seront nécessaires pour déployer les projets. Des centres de formation professionnelle doivent être créés pour former une main-d’œuvre qualifiée, réduisant ainsi la dépendance à la main-d’œuvre étrangère.
​- Encourager la recherche et l’innovation. Soutenir financièrement les laboratoires de recherche publics et privés qui travaillent sur l’énergie solaire, l’hydrogène vert et les solutions de stockage. L’objectif est de breveter des technologies «Made in Tunisia» qui pourraient être exportées.​

Impliquer les citoyens et les collectivités locales
La transition énergétique ne peut pas se faire sans l’adhésion de la population. Les citoyens ne doivent pas être de simples consommateurs, mais des acteurs à part entière du changement.
Lancer des campagnes de sensibilisation nationales. Expliquer les bénéfices de la transition énergétique en termes de réduction des factures, de création d’emplois et de protection de l’environnement.
Faciliter l’installation de panneaux solaires pour les particuliers. Proposer des prêts à taux zéro ou des
subventions pour inciter les ménages à produire leur propre électricité et à la réinjecter dans le réseau.
​- Donner un rôle central aux municipalités. Les villes et les villages peuvent devenir des moteurs de la transition en installant des panneaux sur les bâtiments publics, en créant des plans d’urbanisme favorables aux énergies renouvelables et en encourageant les transports doux.​

La Tunisie, un «labo» de la transition énergétique ?
Le chemin est long et semé d’embûches. La fragilité politique et les contraintes financières sont des réalités qu’on ne peut ignorer. Cependant, la Tunisie possède un avantage unique : sa taille et sa densité. Elle peut servir de «laboratoire» pour des solutions énergétiques innovantes, plus agiles et plus rapidement déployables qu’en Europe ou en Asie.
L’histoire nous a montré que la transformation ne vient pas du confort, mais de la nécessité. L’expérience coréenne en est la preuve. La Tunisie d’aujourd’hui, en pleine crise, a l’opportunité de s’engager sur un chemin qui mènera non seulement à l’autosuffisance énergétique, mais aussi à la prospérité durable. Il ne s’agit pas de copier un modèle, mais d’adapter les leçons pour construire un avenir tunisien, plus vert et plus résilient.Le soleil qui illumine les côtes tunisiennes et le vent qui balaie ses déserts ne sont pas de simples éléments du climat. Ils
sont les symboles d’une énergie inexploitée, prête à transformer le destin d’une nation. Il ne reste plus qu’à saisir cette chance.

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