Les résultats du recensement général réalisé en 2024 et dont les résultats sont tombés en début de semaine portent un nombre non négligeable de mauvaises nouvelles en projection sur l’avenir du pays et de la société tunisienne. Celle qui nous retient sur ces colonnes est le vieillissement de la population dont on parle peu, généralement, et son impact futur sur les équilibres généraux dans un contexte de recul des natalités, de déficit chronique des caisses sociales et d’incapacité du système de santé publique à répondre à la demande nationale en termes d’accès aux soins et aux médicaments.
Selon, donc, l’Institut national de la statistique, plus de deux millions de personnes, sur un total de près de douze millions (11.972.169, chiffre 2024), sont âgées de 60 ans et plus en Tunisie, soit une personne sur six (près de 17% de la population). Ce chiffre renvoie directement vers un nombre d’indicateurs en relation avec cette frange de la population en termes de pensions de retraite, d’aides de l’Etat, de prises en charge médicales (gériatrie et autres spécialités), d’accompagnement des cas en état de dépendance, de structures d’accueil des personnes âgées, de mobilité, etc.
Le recensement qui ouvre une fenêtre sur la société tunisienne, sur le niveau et la qualité de vie, sur ses besoins urgents et différés, indique un fait social indéniable qui est loin d’être nouveau et qui démontre sa persistance, voire sa future aggravation. Il s’agit de la précarité élevée de la femme âgée.
Selon le dernier recensement, 37% des femmes âgées de plus de 60 ans sont veuves contre 16% des hommes, plus de la moitié des femmes âgées n’ont aucun niveau d’instruction contre le quart des hommes et au chapitre du travail, très peu de seniors sont actifs (15% environ de la population masculine âgée), mais l’écart entre les hommes et les femmes est important : 26% des hommes continuent de travailler au-delà de 60 ans, ce qui contribue à améliorer leurs revenus contre à peine 6% des femmes. La femme vit donc plus longtemps mais elle est moins active que l’homme au-delà de 60 ans et vit dans une plus grande précarité.
Le recensement dévoile en même temps un paradoxe autour de la femme. Il indique un net recul de la natalité à moins de deux enfants par ménage (taille moyenne des ménages 3,45) et en même temps une augmentation plus rapide de la population féminine qui dépasse celle des hommes, soit 50,7 % contre 49,3%. Ces statistiques démontrent que l’évolution démographique est menacée de déséquilibre dans le cas où la tendance serait maintenue. D’autant que l’émigration en masse de jeunes hommes et de jeunes femmes à un rythme continu va contribuer à creuser davantage l’écart entre les actifs et les retraités, à aggraver le déficit des caisses sociales et à rendre plus hypothétique la prise en charge des personnes âgées.
Le recensement de 2024 est une sonnette d’alarme que les institutions de l’Etat sont sommées d’entendre et qui sont surtout appelées à agir afin de rectifier le tir en termes de politiques publiques de santé, de couverture sociale, de pouvoir d’achat et partant, d’encourager le mariage, la natalité et le rééquilibrage des capacités financières de la CNSS et de la CNRPS. Une baisse de la population active implique une pénurie de main-d’œuvre et de travailleurs qualifiés, une baisse de la productivité et des ressources fiscales et en même temps, une hausse des dépenses publiques répondant aux besoins des seniors. Le recours à l’immigration peut même devenir nécessaire afin de compenser le déficit en travailleurs.
Le vieillissement de la population a un impact profond sur les équilibres globaux d’un pays tant sur le plan économique, social que politique. Pour limiter les effets négatifs, il est souvent nécessaire de procéder à des réformes profondes afin de s’adapter à la nouvelle réalité démographique. Parmi ces réformes, quatre s’avèrent urgentes : la réforme des retraites avec un report de l’âge légal de départ, l’adaptation des politiques sociales et fiscales, l’encouragement du travail des seniors et le recours à une émigration maîtrisée. Ces réformes sont d’autant plus nécessaires et urgentes à mettre en place que l’objectif premier de la politique générale de l’Etat est le « tout social », comme c’est le cas de l’orientation prise actuellement par l’Etat tunisien qui s’est résolument engagé à traiter les multiples et profonds problèmes sociaux, un à un.
Le vieillissement de la population est l’un des problèmes les plus difficiles à résoudre sachant qu’il menace la santé économique du pays, son équilibre social et son dynamisme politique et géopolitique. L’Etat est appelé à se mobiliser pour atténuer les effets de ce phénomène inéluctable en encourageant la natalité et en adoptant une émigration réfléchie des jeunes Tunisiens.
Le vieillissement de la population est un phénomène naturel mais il ne doit pas devenir une fatalité.
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