Le capital humain en Tunisie : Un équilibre fragile

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Par Mohamed Ben Naceur

Le capital humain, défini comme l’ensemble des compétences, du savoir et de la santé d’une population, est un pilier essentiel pour le développement économique et social. En Tunisie, le paysage du capital humain présente une dualité marquée : une augmentation notable du nombre de gens ayant le diplôme de docteur, contrastée par des préoccupations concernant la qualité globale du capital humain. La Tunisie, pays connu pour son système éducatif robuste et ses institutions académiques de qualité, fait face à un défi croissant : le chômage des docteurs, d’un côté, et la fuite des compétences, de l’autre. Le récent sit-in des diplômés docteurs témoigne d’un profond dysfonctionnement du marché du travail, à la fois du côté de l’offre et de la demande. Ce phénomène met en lumière une crise profonde de l’université tunisienne qui, en produisant un nombre croissant de diplômés, alimente aussi une armée de futurs chômeurs.

Le paradoxe du diplôme de doctorat
La Tunisie a connu une croissance significative dans le nombre de personnes ayant un doctorat au cours des dernières années au détriment de la qualité du diplôme. Cette progression, qui pourrait sembler positive pour la recherche et l’enseignement supérieur, se heurte de plein fouet à la réalité d’un marché du travail complexe. Comme en témoigne la situation des quelque 7.000 docteurs chômeurs, les compétences académiques ne se traduisent pas toujours par une insertion professionnelle.
Dans un état de profond désarroi, ils ont choisi de camper devant le ministère de l’Enseignement supérieur dans l’espoir de décrocher une opportunité d’emploi. Tentes, banderoles et diplômes encadrés comme des trophées sans employeur. Ces docteurs chômeurs, une armée de diplômés, souvent vacataires, parfois en errance professionnelle depuis une décennie, revendiquent un recrutement direct dans l’enseignement supérieur et/ou dans la fonction publique. Une demande qui, au-delà d’être déconnectée des réalités économiques, est inacceptable.

Les défis de la qualité et de l’adéquation
Malgré l’avancement dans le domaine de l’éducation, des préoccupations subsistent quant à la qualité globale du capital humain en Tunisie. Des problèmes tels que le décalage entre les compétences acquises et les besoins du marché du travail, l’insuffisance de formations professionnelles adaptées et le manque d’investissement dans les secteurs de la technologie et de l’innovation posent des défis importants. L’éducation, bien que produisant un nombre croissant de docteurs, pourrait ne pas équiper adéquatement les étudiants avec les compétences nécessaires pour d’autres secteurs critiques de l’économie. Ce décalage peut freiner la croissance économique et limiter les opportunités d’emploi, notamment parmi la jeunesse. Il faut reconnaître aussi que cette inflation des diplômés est la conséquence d’un système éducatif dépassé par le développement économique. On se demande toujours et encore pourquoi garder des filières universitaires qui ne peuvent produire que des chômeurs alors que des besoins sont réels pour des filières technologiques et qui ne sont même pas enseignées en Tunisie.
Pour relever ces défis, la Tunisie devrait envisager un ensemble de mesures coordonnées. Il est essentiel d’investir dans la réforme éducative pour étendre l’accès à une éducation de qualité et s’assurer que les étudiants sont dotés des compétences nécessaires pour divers secteurs de l’économie. Parallèlement, il faut promouvoir la formation professionnelle en développant des programmes pour combler le décalage des compétences et préparer la main-d’œuvre aux exigences du marché du travail moderne. Encourager l’innovation et la technologie est également crucial, en favorisant une culture d’innovation et en soutenant les start-up, ce qui peut créer de nouvelles opportunités et stimuler la croissance économique. Bien que l’augmentation du nombre de diplômés de doctorat soit une étape positive, il est essentiel de compléter cette progression par des améliorations de la qualité de l’enseignement. Enfin, pour promouvoir le développement régional, il faut s’assurer que les investissements dans le capital humain sont répartis de manière équitable à travers le pays, évitant les déséquilibres entre les régions.
D’une manière générale, le capital humain en Tunisie présente un tableau contrasté, avec une progression notable dans le secteur de l’enseignement supérieur et des préoccupations concernant la qualité globale. Pour pleinement exploiter le potentiel de son capital humain, la Tunisie doit adopter une approche radicalement différente du système actuel. En investissant autrement dans l’éducation, la formation professionnelle, la technologie et l’infrastructure sanitaire, le pays peut améliorer la qualité globale de son capital humain, garantissant un avenir prospère et inclusif pour tous ses citoyens.

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