Je n’ai jamais hésité à parler, dans cette rubrique, de perte de contrôle, d’emballement, voire d’affolement de notre société depuis 2011. Elle est devenue le théâtre d’une cruelle collision d’agendas, qui donne à voir toute l’étendue du cynisme et de la duplicité des acteurs. Le débat d’idées n’a plus bonne presse. Ne parlons pas de la liberté d’expression qui a tôt fait de tourner au blasphème. L’heure est, désormais, aux surenchères, aux mauvais calculs, aux conflits. Au lieu d’appeler à la raison pour arbitrer les querelles, les gens défendent des intérêts étriqués en se livrant à des pratiques gavées de misérabilisme ambiant. L’effondrement est devenu si profond qu’il nous donne, comme disait Albert Einstein, «une idée de l’infini». Calamiteux aura été le «débat» sur l’actualité brûlante : la preuve, plusieurs tribus politiques, médiatiques et intellectuelles se font face dont le seul point commun réside dans l’incapacité à seulement établir une communication avec l’autre. Ces acteurs seraient-ils un brin schizophrènes face à cette évidence dont ils se défient jusqu’à ce qu’ils soient confrontés ? Toute personne qui croit détenir la vérité absolue a tendance à voir dans les avis contraires un complot ourdi contre le «combat» qu’il mène. À ce jeu d’arrogance, les braillards excellent. Il n’est pas besoin d’avoir lu les œuvres de Claude Lefort sur «la condition nécessaire d’une société habitable par tous» pour savoir respecter les principes d’un débat, se conformer à des règles, à supposer que ces règles soient claires. Comment pourrons-nous promouvoir la liberté d’expression dans notre pays si la définition de l’incubateur (le débat) est en question ? Comment conjurerons-nous l’affaissement des débats si l’irrationnel conduit toujours le bal et que le plaisir de tirer aveuglément sur l’autre l’emporte sur l’utilité de viser juste le fond des problèmes ?
L’intimidation, la menace, l’arrogance, l’intolérance, l’égoïsme sont les armes des nullards. Toutes les parties sont dans une petite histoire aux effets pervers. Personne ne peut donc exclure le scénario vertigineux d’une crise insidieuse et sans fin. Quand la machine à détruire est lancée, rien ne l’arrête. Il faut reconnaître qu’en ces temps de mobilisation des mécontents, de diffusion des fausses informations et de fatigue morale, le devoir d’alerter n’a jamais semblé aussi compliqué et décrié. Tout cela n’est certes qu’une déception. Mais pourquoi se priver d’espérer ?
Les Tunisiens, quel que soit leur bord, n’en peuvent plus. Ils ont depuis longtemps dépassé le cap de l’exaspération. De notre côté, nous croyons solidement que notre pays, intensément créatif tout au long de son Histoire, a tout pour réussir dans ce monde qui change.
Depuis 2011, les tentatives dites de «démocratisation» de l’espace public se sont multipliées sans empêcher les dérives individuelles et collectives qui, lorsqu’elles prolifèrent, jettent l’opprobre sur l’ensemble de la société et accroissent l’ampleur du désarroi. Nous devons, alors, avoir le courage de prévenir, réagir au plus vite pour empêcher que ne s’enclenche un processus de désintégration de la société. Le seul antidote à ce chaos tient en un seul comportement : le respect de l’autre. On en est, hélas, encore très loin. Notre société a besoin, aujourd’hui, d’empathie, de compétence, d’expérience, de coopération et d’une atmosphère citoyenne où l’on ne se soucie pas seulement de sa liberté propre, mais aussi de la liberté des autres, de ceux qui ne pensent pas comme nous. La concrétisation de ces valeurs doit se refléter dans une réforme profonde de notre école et de notre culture.
Il est pour le moins révoltant, pour ne pas dire humiliant, qu’il faille rappeler de telles évidences de nos jours, dans un pays qui, jusqu’à nouvel ordre, est en «transition démocratique».