Le Festival Khalifa Stambouli, entre mémoire fondatrice et innovation culturelle

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Par Souhir Lahiani

Au cours des dernières années, la Tunisie a consolidé sa position en tant que plateforme régionale dynamique, contribuant activement à la recomposition du paysage culturel. Dans l’ensemble des régions, les festivals ont évolué d’événements conjoncturels vers de véritables écosystèmes de création et de diffusion, fondés sur l’innovation et l’ancrage territorial.

Du Festival international de Hammamet aux Journées Théâtrales de Carthage, en passant par des initiatives régionales émergentes, une nouvelle approche s’impose aujourd’hui : celle d’une décentralisation culturelle opérante, garantissant un accès élargi aux expériences artistiques contemporaines, quel que soit le territoire. Dans ce mouvement d’ensemble, le Festival Khalifa Stambouli s’affirme comme une plateforme de référence, réorientant les dynamiques théâtrales dans la région de Monastir et la transformant en un véritable laboratoire vivant de production culturelle.

Khalifa Stambouli, le temps court d’une vie, le temps long d’un héritage

La scène théâtrale tunisienne se distingue par une capacité singulière à articuler héritage et renouveau, mémoire et projection. Au cœur de cette dynamique, la figure de Khalifa Stambouli s’impose comme un repère important, non par nostalgie, mais par la force prospective de son patrimoine. Stambouli occupe une place importante dans la mémoire théâtrale tunisienne, non seulement parce qu’il est parti prématurément, mais surtout parce qu’à peine 29 ans, il a construit une vision artistique en avance sur son époque, fondant une nouvelle conscience du théâtre comme espace de refonte du goût et de réinvention du lien entre le public et la scène.

Né à Monastir le 15 avril 1919, formé d’abord dans le cadre rigoureux de l’enseignement traditionnel avant de rejoindre Zitouna, Stambouli incarne très tôt une hybridation féconde entre culture classique et aspiration à la modernité. Son engagement dans les premières expériences théâtrales collectives, puis son orientation vers l’écriture dramatique, traduisent une conception exigeante du théâtre, pensé non comme simple divertissement, mais comme outil de production de sens. Sur la scène, il voyait un espace de pilotage du sens et un laboratoire interactif de l’identité tunisienne naissante, à une époque de transformations majeures. Son passage par Kairouan marque une phase d’intensification créative, où prennent forme des œuvres qui renouvellent profondément les structures dramaturgiques et thématiques du théâtre tunisien des années quarante. La maladie interrompt brutalement cette trajectoire. Décédé en 1948 à l’âge de 29 ans. Il n’a pas vécu longtemps, mais il a laissé une empreinte qui continue d’être lue, revisitée et célébrée.

Festival Khalifa Stambouli devient moteur de décentralisation et de renouveau théâtral

Plus de sept décennies après sa disparition, Khalifa Stambouli demeure une présence active dans l’imaginaire théâtral tunisien. La vingt-neuvième édition du festival qui porte son nom confirme ce positionnement, en s’imposant comme un levier majeur de l’investissement culturel et un outil opérationnel de décentralisation. L’événement ne s’inscrit pas dans une logique de programmation événementielle ponctuelle, mais fonctionne comme un réseau vivant, déployant le théâtre dans les espaces ouverts, les bibliothèques publiques, les établissements éducatifs et les maisons de la culture à travers les différentes délégations de la région de Monastir. Il donne ainsi une traduction concrète au principe du théâtre pour tous, pensé comme vecteur de développement culturel à forte valeur ajoutée.

L’ouverture du festival, le 6 décembre 2025, a été placée sous le signe de la fidélité à la mémoire théâtrale. À la bibliothèque régionale de Monastir, une performance de conte destinée aux enfants a retracé le parcours créatif de Stambouli, portée par la voix de la conteuse Latifa Lebbène. En parallèle, un atelier de dessin à la bibliothèque publique de la ville de Jemmel a permis de reconfigurer son image dans la mémoire collective, transformant l’archive en expérience vivante et intergénérationnelle.

Les ateliers ont eu lieu dans plusieurs villes dont Sahline, Téboulba et Moknine, traduisant une stratégie de diffusion horizontale du savoir. Diction théâtrale, médiation artistique, pratiques participatives et interventions en milieu scolaire ont reconnecté l’héritage de Stambouli à son environnement social immédiat. La bibliothèque mobile, en particulier, a joué un rôle important en réintégrant les arts de la scène dans l’écosystème éducatif, tandis que des espaces publics se sont transformés en ateliers ouverts d’écriture et de fabrication, portés par l’énergie créative des enfants.

La programmation théâtrale, déployée sur l’ensemble des délégations, a favorisé une dynamique inclusive réunissant amateurs, professionnels et étudiants. Cette approche a été renforcée par une forte présence académique, notamment à travers les mises en scène de textes du dessinateur satirique, écrivain et dramaturge polonais « Sławomir Mrożek » (Son œuvre dramatique est souvent associée au « théâtre de l’absurde ») par les étudiants de l’Institut supérieur d’art dramatique, conférant à cette édition une dimension formatrice et renouvelant son langage artistique.

Parallèlement, les rencontres intellectuelles organisées dans plusieurs maisons de la culture ont permis d’approfondir l’esthétique de Stambouli et son rôle impactant dans la modernisation du théâtre tunisien. Ces espaces de réflexion ont inscrit son œuvre dans une lecture critique contemporaine, en dialogue avec les enjeux actuels de la création.

Avec plus de 500 participants, 15 ateliers de formation et 10 représentations réparties sur l’ensemble du territoire régional, le Festival Khalifa Stambouli confirme son statut de structure culturelle génératrice de valeur durable. Les perspectives annoncées, notamment la numérisation des archives de Stambouli et la création d’une plateforme ouverte d’accès à ses contenus, traduisent une volonté claire de pérenniser cet héritage par des outils adaptés aux usages contemporains.

Le festival qui porte aujourd’hui son nom n’est pas une simple commémoration d’un artiste disparu, mais une reconnaissance collective du fait qu’un temps de vie court peut suffire à fonder des bases esthétiques et intellectuelles qui nourrissent encore la scène théâtrale contemporaine.

Du patrimoine de Stambouli aux nouvelles dramaturgies de l’ère numérique

Dans une inflexion résolument contemporaine, le festival a investi le champ de l’intelligence artificielle comme levier d’innovation culturelle. Deux dates importantes ont vu le jour :

L’atelier organisé le 11 décembre à la bibliothèque publique de Téboulba, consacré à la production d’images animées générées par algorithmes, a proposé une relecture du parcours de Stambouli à travers des outils numériques avancés. L’utilisation de plateformes IA comme Midjourney a offert à une vingtaine de jeunes une formation pratique en contenus numériques appliqués au théâtre, inscrivant ainsi l’héritage du dramaturge dans l’économie émergente de l’innovation et des industries créatives.

Et la table ronde consacrée aux mutations numériques et à l’intelligence artificielle, organisée dans le cadre du festival, illustre cette capacité à faire dialoguer mémoire et futur. Les interventions de Hassan El Mouadhdhen, Nizar Saïdi et Mohamed Momen ont mis en évidence un constat partagé : le théâtre ne peut se soustraire aux transformations profondes qui traversent les sociétés contemporaines.

Selon Hassan El Mouadhdhen, nous assistons à une mutation anthropologique majeure qui redéfinit les fondements mêmes de l’humain, interrogeant de fait les bases ontologiques de l’art et de la création. Il a précisé que les positions intellectuelles oscillent entre un pessimisme sombre et un optimisme parfois précipité, face à une question centrale : quelle conception de l’humanité et de son sens à l’ère numérique ? Il est, selon lui, naturel que les arts, et en particulier le théâtre, ne puissent se soustraire à cet environnement transformationnel. Si ces mutations offrent de nouvelles opportunités créatives et des trajectoires artistiques inédites, elles viennent également ébranler les fondements ontologiques de l’art, de la création et de l’authenticité de l’œuvre.

Dans cette perspective, l’approche de Nizar Saïdi part de l’idée que les technologies numériques, de la réalité virtuelle à la réalité augmentée en passant par les médias interactifs, ne sont plus de simples ajouts techniques ou décoratifs. Elles participent désormais pleinement à la transformation des notions de présence, d’espace et de récit au théâtre. S’appuyant sur les travaux de Pierre Lévy, il souligne que ces outils renforcent l’expérience collective et ouvrent la voie à des espaces partagés, tout en prolongeant les premières expérimentations vidéo menées au théâtre par Meyerhold ou Piscator. Selon lui, la réalité virtuelle permet aujourd’hui aux metteurs en scène d’imaginer des univers scéniques alternatifs, affranchis des contraintes physiques du théâtre classique. Comme l’explique Pierre Lévy dans L’Intelligence collective (1994), les technologies numériques favorisent ainsi une expérience commune où les spectateurs deviennent des participants à part entière d’un monde virtuel partagé.

C’est précisément là que réside la modernité durable de Khalifa Stambouli. Il n’était pas seulement auteur et comédien, mais une configuration créative dense, prouvant que la durée n’est pas un critère de pérennité, et que certaines expériences, même fulgurantes, s’inscrivent dans le temps long. À travers lui, le théâtre tunisien rappelle que la capacité à anticiper, à expérimenter et à penser le rapport au public demeure la clé de sa vitalité.

À travers Khalifa Stambouli, le théâtre tunisien rappelle que l’innovation ne naît pas uniquement de la technologie, mais aussi d’une vision. Une vision capable de traverser les générations, de dialoguer aujourd’hui avec l’intelligence artificielle, le virtuel et les nouvelles dramaturgies, sans jamais perdre son ancrage humain. C’est précisément dans cette continuité stratégique entre mémoire et futur que le Festival Khalifa Stambouli trouve toute sa pertinence et sa force de projection.

Le Festival Khalifa Stambouli, en articulant héritage et innovation, s’affirme ainsi comme un espace où la mémoire ne se conserve pas, mais se transforme en ressource active pour penser le théâtre de demain.

Références

Extraits de « L’Encyclopédie tunisienne » et de « Célébrités tunisiennes » de Mohamed Boudhina ; extraits publiés sur la page facebook officielle de l’enseignant Oussama Raaeai.

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