Le grain et l’ivraie

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Tenus à distance depuis le coup de force du 25 juillet 2021, les médias tunisiens vivotent, certains agonisent à petit feu et d’autres disparaissent complètement des radars. L’auteur et le garant du processus du 25 juillet dont l’ambition constante, clamée haut la voix, consiste à répondre au slogan de campagne « Le peuple veut » ne croit pas aux corps intermédiaires, aux interfaces qui s’interposent entre lui et le citoyen, par méfiance, par défiance, par autoritarisme. Les médias en font partie, aux côtés des partis politiques, des organisations syndicales et de tout autre représentant de la société civile. La volonté profonde qu’il dit l’animer pour lutter contre les souffrances des plus démunis, contre les corrompus, contre les injustices et contre les erreurs de ceux qui ont gouverné par le passé, le contraint à l’anticonformisme qui choque et que nombre de Tunisiens désapprouvent, critiquent et condamnent. Le résultat ne supporte aucune tergiversation : l’agonie autant des médias que des autres corps intermédiaires réduits à l’inertie, à l’attentisme, voire au dépérissement. L’enlisement de la centrale syndicale, l’historique Ugtt, dans une guerre interne et fratricide en est l’exemple le plus poignant, sans oublier la marginalisation des temples de la liberté d’expression (les médias) qui ont perdu autant la voix que le verbe, autant le fond que l’âme. Un état de dégradation, une chape de plomb, qui a profité aux réseaux sociaux qui sont devenus la première source d’information pour des millions d’utilisateurs et le meilleur canal pour diffuser des fakes, pour diffamer à volonté, pour manipuler l’opinion au profit de lobbys et autres groupes de pression.
Il n’y a pas si longtemps, aux lendemains du soulèvement populaire d’une Tunisie avide de libertés et d’émancipations, les médias ont joué leur rôle, ont exercé la liberté de parole, de pensée et de critiquer à volonté jusqu’à en perdre la boussole tant la rage de casser les chaînes était mordante et la rébellion contre les règles, les normes, les limites et le politiquement correct, aveugle.  Mais ils ont omis de poser les balises de protection nécessaires contre tout risque de dérive et de dérapage. La Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle, pour ne citer qu’elle, censée réguler le secteur de l’information audiovisuelle a été sacrifiée à l’aune des pressions et des calculs politiques. Quelle structure bâtie sur des lois démocratiques fraîchement mises en place aurait pu résister à un tout nouveau modèle de gouvernance parlementaire géré en maîtres absolus par les partis politiques qui ont occupé tous les espaces, la politique s’étant introduite par la grande porte dans tous les secteurs d’activité comme la culture, le sport mais aussi dans les structures syndicales et associatives ? Aujourd’hui, la rupture avec le pouvoir politique est totale et la disparition consommée.
Au final, et comme l’avaient prédit une kyrielle d’intellectuels sages, d’hommes politiques expérimentés et avisés, de visionnaires aguerris, le retour de manivelle est douloureux et le projet démocratique sacrifié après une brève expérience. Il serait utile, pour chaque partie, de faire son propre bilan et de confronter et affronter si nécessaire les idées reçues et les fausses accusations.
Au cours de la décennie 2011-2021, le besoin de libertés était si grand, si vital que des erreurs n’ont pas pu être évitées. Quoi de plus normal pour une jeune démocratie ! A condition de se remettre en question et de rectifier le tir.
Faut-il pour autant se dédouaner de toute responsabilité de la situation qui prévaut actuellement ? Pas si sûr. La raison d’exister et de vivre pour tout média est de jouer son rôle de contre-pouvoir et, a minima, de débattre sur les menaces qui pèsent sur l’information, bien sûr l’information juste, documentée et facilement vérifiable. Certes, le contexte est défavorable, verrouillé par de nouveaux textes juridiques restrictifs en termes de liberté de presse et d’expression, mais ces mêmes textes pourraient être un moyen d’assainir le secteur de l’information si on croyait à leurs objectifs dont celui du décret-loi 54 qui criminalise la diffusion de fausses informations en ligne. Quel média, quel journaliste qui se respecte trouverait à redire sur un tel objectif ? Sauf que ce même décret-loi a été utilisé non pas pour sanctionner des journalistes qui auraient enfreint la loi mais pour les emprisonner même pour avoir exprimé leurs opinions.
Un secteur de l’information malade, exclu, démuni de tout moyen pour faire tourner la machine, participer à la bataille sociale contre le chômage en recrutant les jeunes journalistes diplômés et s’acquitter de sa tâche première, informer, n’est pas digne d’une démocratie qui se respecte. Sans accuser le pouvoir exécutif actuel d’être le seul responsable de l’agonie des médias, il importe que ce même pouvoir prenne aussi ses responsabilités envers ce secteur d’activité économique et social qui a besoin de soutien autant que les autres secteurs pour jouer pleinement son rôle. Il ne s’agit nullement de quémander une faveur mais de rappeler que l’information est un droit humain et sacré, que le secteur de l’information joue un rôle économique et social dans l’Etat social et que le rôle de l’information n’est pas de dénigrer mais de maintenir la conscience populaire vigilante et armée contre toutes les tentatives de manipulation.
Les textes juridiques qui aspirent à assainir l’espace médiatique et les réseaux sociaux devraient encourager les médias à jouer ce rôle et éviter de les museler parce que la mise à l’écart des médias et l’absence de communication officielle tuent l’information et la capacité de discernement entre le grain et l’ivraie.

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