Par A. Kerkeni
Le constat est sans appel et les chiffres sont glacials. Alors que l’Afrique subsaharienne affiche une résilience insolente avec une croissance moyenne de 4,3%, la Tunisie s’enfonce dans une léthargie qui interroge les fondements mêmes de sa structure économique. Les prévisions pour 2026 et 2027 situent l’expansion du PIB autour de 2,5% puis 2,2%. Pour un pays émergent, ce n’est plus de la croissance, c’est de la stagnation.
Ce ralentissement n’est pas un simple accident de parcours. C’est le signal d’un pays qui ne parvient plus à produire de la richesse. En s’excluant de la dynamique régionale, la Tunisie devient l’un des rares pays de la zone MENA à voir ses perspectives s’assombrir alors que ses voisins tentent de capter les opportunités de la reconfiguration mondiale. Pourquoi un tel blocage ? La réponse se trouve à l’intersection de défaillances structurelles majeures et d’un climat de confiance brisé.
L’hémorragie énergétique : un suicide industriel ?
L’un des chiffres les plus alarmants de ce début d’année 2026 concerne la balance énergétique. En quinze ans, la Tunisie est passée d’une quasi-autonomie à une dépendance totale : 65% de l’énergie consommée est aujourd’hui importée.
Pourtant, cette crise n’est pas une fatalité géographique, mais le fruit d’une gestion court-termiste. Le pays souffre d’un déficit chronique en matière de transport public, poussant les citoyens vers l’utilisation excessive de la voiture individuelle, gouffre à devises et à carburant. Plus grave encore, le secteur industriel s’enferme dans des schémas obsolètes. On utilise massivement du gaz naturel pour des unités de cogénération électrique, mais par manque d’investissement ou de vision technique, l’eau chaude de refroidissement est purement et simplement évacuée sans être exploitée. Ce gaspillage de calories, dans un pays en stress énergétique, confine à l’absurde.
Pendant ce temps, le « gisement » solaire reste en friche. Alors que le Maroc et l’Égypte se positionnent en champions des énergies vertes, la Tunisie pointe à une médiocre 19e place africaine pour l’électricité solaire. Les freins à l’investissement et la bureaucratie bloquent des projets qui pourraient pourtant alléger la facture nationale de plusieurs milliards de dollars.
Le goulot d’étranglement : des ports en ruine, une logistique en panne
Si l’énergie est le sang de l’économie, la logistique en est les artères. Or, les artères tunisiennes sont bouchées. L’exiguïté des ports commerciaux est devenue un frein majeur à toute ambition exportatrice. Le port de Radès, poumon économique du pays, est le symbole d’une efficacité perdue : lenteur de dédouanement, déficit criant de manutention portuaire et manque d’équipements modernes.
Les conséquences sont directes : les entreprises tunisiennes paient des frais de « surestaries » (amendes pour retard de déchargement) colossaux, payés en devises étrangères. Ces frais, qui se comptent en centaines de millions de dollars chaque année, sont une ponction directe sur les réserves de la Banque centrale. Importer coûte plus cher, exporter devient un parcours du combattant. Dans un monde de « juste-à-temps », la Tunisie vit au rythme d’une administration du siècle dernier.
La déconnexion technologique : la menace du déclassement numérique
L’avenir se joue désormais sur la fibre et le silicium. Or, le Speedtest Global Index de décembre 2025 classe la Tunisie à la 145e place mondiale sur 156 pays pour la vitesse de connexion internet. Avec une moyenne de 18,9 text{Mbps}, le pays fait figure de nain face à Singapour (393 text{Mbps}) ou même face aux leaders africains.
À l’heure de l’intelligence artificielle, du cloud computing et de la robotisation, ce retard n’est plus un simple inconfort pour les usagers, c’est une barrière à l’entrée pour les investissements technologiques. Comment attirer des centres de données ou des entreprises de services numériques quand la colonne vertébrale numérique du pays est saturée ? Le manque de discipline dans l’utilisation de l’éclairage public et le retard dans la digitalisation des services de l’État complètent ce tableau d’une nation qui semble avoir raté le train de la quatrième révolution industrielle.
Le divorce entre la banque et l’industrie
Un autre verrou, plus discret mais tout aussi dévastateur, se situe dans le secteur financier. Le système bancaire tunisien semble s’être détourné de sa mission originelle : le financement du développement industriel.
Aujourd’hui, les ressources bancaires sont massivement captées pour financer la consommation de court terme ou, de manière plus inquiétante, pour combler les besoins de financement de l’État. Cet « effet d’éviction » prive les porteurs de projets industriels de l’oxygène nécessaire à leur expansion. Créer une usine, moderniser une chaîne de production ou investir dans la R&D est devenu un parcours semé d’embûches financières, alors que le crédit à la consommation reste relativement accessible. Sans investissement productif, il ne peut y avoir de croissance durable.
La crise de confiance : fuite des capitaux et des cerveaux
C’est sans doute le point le plus sensible. L’économie n’est pas qu’une affaire de chiffres, c’est une affaire de confiance. Depuis quelques années, le climat des affaires en Tunisie s’est lourdement dégradé. La pression exercée sur les chefs d’entreprise et l’emprisonnement de certains d’entre eux ont créé une onde de choc au sein de la communauté des investisseurs.
Le résultat est une « fuite des hommes d’affaires» hors du pays. Ils emportent avec eux non seulement leurs capitaux, mais aussi leur savoir-faire et leurs réseaux internationaux. Cette hémorragie de talents est doublée par une fuite des compétences sans précédent : ingénieurs, médecins, cadres supérieurs quittent le territoire par milliers, ne trouvant plus en Tunisie les perspectives de bien-être et de liberté nécessaires à leur épanouissement.
L’indice du progrès social (Social Progress Index 2026) confirme ce déclin : la Tunisie est tombée à la 89e place mondiale. En cinq ans, le pays a perdu son attractivité. Le proverbe « appauvrir les riches n’enrichit pas les pauvres » prend ici tout son sens. En stigmatisant la réussite et en taxant l’épargne productive pour maintenir un État-providence à bout de souffle, le pays a fini par tarir la source même de la prospérité.
L’heure des choix radicaux
La Tunisie est à la croisée des chemins. Le modèle actuel, basé sur une consommation importée et une taxation punitive, est arrivé à son terme. Pour sortir de l’impasse, le pays doit opérer une révolution copernicienne :
1- Libérer l’investissement : passer d’une logique de contrôle à une logique d’incitation.
2- Moderniser d’urgence la logistique : faire du port de Radès et des douanes des zones d’excellence technologique.
3- Investir dans le futur : basculer massivement vers le solaire et la fibre optique.
4- Restaurer la confiance : rétablir un dialogue constructif entre l’État et le secteur privé, en garantissant la sécurité juridique des investisseurs.
Le «mode crash» n’est pas une fatalité, c’est un avertissement. Il reste encore une fenêtre de tir étroite pour réformer, avant que le décrochage ne devienne définitif.