Le prétexte fallacieux de la démocratie

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Il nous a été donné, pendant les trois dernières années, de voir les puissances occidentales à l’œuvre (magistrale) en matière de démocratie, de liberté d’expression et de respect des droits de l’homme. Une leçon que les petites nations cataloguées autoritaires, dictatoriales, totalitaires, n’oublieront pas de sitôt, peut-être jamais tant la surprise et la déception sont grandes, monumentales, accablantes. L’audace avec laquelle « l’arme » redoutable de « deux poids, deux mesures » a été maniée vis-à-vis des Palestiniens, de Gaza et de tous les pro-Palestiniens, laisse pantois les défenseurs les plus acharnés du modèle démocratique occidental. A tel point que l’on en vient à craindre que ce modèle soit vraiment en péril alors que l’on n’a pas encore eu l’opportunité d’essayer le nôtre avec les normes qui s’imposent et la noblesse qu’il porte.
On a bien tenté une première expérience en Tunisie, après la chute de Ben Ali, croyant à une alternance démocratique possible dès lors que le peuple tunisien, fort d’une importante élite intellectuelle et d’une société moderne ouverte sur le monde, en rêvait depuis fort longtemps, n’attendant que l’occasion pour la croquer à pleines dents. Mais cette première expérience s’est avérée fallacieuse et a échoué bruyamment.
Les nostalgiques de la décennie 2011-2021 ne peuvent pas renier cet échec ni ses raisons dont l’une est irréfutable : le projet démocratique de la révolution du jasmin a été livré clés en main, quelques ajustements ont bien été intégrés pour lui garantir le (faux) consensus le plus large possible mais dans sa globalité, il lui manquait du jus tunisien, la vision tunisienne.  La conséquence est connue de tous : cacophonie médiatique, guerres partisanes pour le pouvoir, extension de la corruption, faillite de l’économie nationale, tensions sociales…tout ce qu’il faut pour préparer le lit au retour de l’autoritarisme. Le seul atout : la parole libérée mais non sans contrecoups en termes de dérives diffamatoires et de guerres des réseaux sociaux qui favoriseront la promulgation du décret 54.
La déception est générale et la rancœur contre les responsables (sujet de débats) du chaos est plus lourde que le poids de l’échec. Les Tunisiens (une grande majorité) s’insurgent, demandent la reddition des comptes et souhaitent construire une nouvelle et vraie démocratie, un projet politique national qui serait conçu par les Tunisiens eux-mêmes, qui tient compte des spécificités tunisiennes et des ambitions de la société tunisienne et, surtout, des erreurs du passé.
Le coup de force du 25 juillet 2021 en a été l’espoir, il s’est transformé en désillusion. Mais l’espoir de démocratie et de libertés n’est pas éteint, il est toujours aussi grand et l’occasion se renouvellera immanquablement, de l’intérieur, sans besoin d’intervention étrangère. La preuve ? Les Tunisiens sont en train de le démontrer tous les jours : tout changement souhaité dans les rênes du pouvoir viendra par les urnes et non par la force ni par la violence ni (encore moins) par l’ingérence étrangère. Aux élus du Congrès américain qui chercheraient à faire voter un projet de loi prônant des sanctions financières et militaires contre la Tunisie afin de « faire revenir la démocratie », les Tunisiens leur disent : où étiez-vous quand vos chantres de la révolution du jasmin, ou printemps arabe, ont été les piètres acteurs d’une démocratie fallacieuse, d’une anarchie généralisée qu’ils ont présentée aux Tunisiens comme la démocratie qui allait leur faire oublier les 55 ans de dictature postindépendance ? Où étiez-vous quand le terrorisme djihadiste, dont on connaît la genèse aujourd’hui, a été introduit en Tunisie, a investi ses montagnes, embrasé ses villes et villages, mis à genoux son tourisme et miné la supposée transition démocratique ? Où étiez-vous quand les militants et hommes politiques Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi ont été lâchement assassinés par des terroristes ? Où étiez-vous quand les biens publics ont été spoliés, quand les entreprises publiques ont été mises en faillite, quand les Tunisiens ont fait face à la Covid-19 sans vaccin ? Tout cela s’est passé lors de la « révolution démocratique » importée des capitales occidentales, celle qui a prôné la compatibilité islam/démocratie. L’islam, cette seule religion persécutée aujourd’hui en Occident et par lui. Aux deux élus du Congrès américain, initiateurs du projet de loi « Safeguarding Tunisian Democracy Act », destiné à sanctionner la Tunisie parce qu’elle serait gouvernée par un « tyran », ils doivent savoir que les Tunisiens ont abandonné la première version (chaotique) démocratique pour mieux préparer la seconde, ils en ont la volonté et la détermination. Certes, le temps presse mais ils sauront régler les contentieux entre eux et à temps. Ils ont toujours eu l’intelligence d’éviter le pire à leur pays et de changer la donne au moment propice.
Actuellement, la situation socioéconomique n’est pas pire qu’en 2021, en dépit des dénigrements, même si on est encore (très) loin du compte !
Les dernières évaluations nationales (INS) et internationales (Banque mondiale) font état d’une légère amélioration des indicateurs économiques tunisiens. Certes, les problèmes, les obstacles et les retards sont autrement plus importants, mais en l’absence de financements internationaux conséquents et en dépit de finances publiques modestes sur lesquelles se base l’essentiel des activités économiques depuis 2021, la Tunisie arrive à remonter, lentement mais sûrement, la pente en comptant essentiellement sur ses ressources propres et sur l’effort collectif. La croissance économique est positive, malgré tout, même si elle n’éponge ni la dette publique ni le déficit budgétaire. A noter, par ailleurs, que la Tunisie continue d’honorer ses engagements extérieurs et n’a toujours pas sollicité de rééchelonnement de la dette. Cependant, où en est la dette américaine ? Européenne ? La Tunisie n’est pas une exception, avec les temps qui courent, les guerres, les tensions géopolitiques, c’est même devenu la règle.
Le tableau n’est pas idyllique mais, honnêtement, il interpelle. La Tunisie n’a pas sombré dans la faillite comme l’ont prédit tous les « experts » nationaux et internationaux, toutes les institutions financières et les bailleurs de fonds au lendemain de la pandémie de la Covid-19 et surtout après le changement de cap du 25 juillet 2021. Le problème, aujourd’hui, est une affaire interne, nous voulons la liberté pour les journalistes, les politiciens, les artistes…tous ceux qui en sont privés à cause de leurs opinions ou de leurs écrits. Les Tunisiens sont, en grand nombre, à l’affût, même si la parole se fait moins audible, ils scrutent les opportunités, intelligemment, car ils sont soucieux d’épargner une nouvelle anarchie à leur pays. Un jour, cela devra changer. Démocratiquement. Sans violences. Quant à la lutte contre la corruption et la reddition des comptes pour apologie du terrorisme, ce ne sont pas des exclusivités tunisiennes, les pays du monde entier se targuent de lutter contre ces fléaux, dont les Etats-Unis. L’occasion de vous rappeler encore que vous, élus américains, vous ne vous êtes pas inquiétés pour la démocratie tunisienne quand elle était de façade pendant dix ans, quand elle a été souillée de corruption et de terrorisme. Les islamistes sont poursuivis partout en Occident, l’islamophobie est en nette recrudescence dans les pays occidentaux, pourquoi vous voulez les faire revenir en Tunisie ? Ils ne reviendront que si les Tunisiens le voudront, par les urnes. Pourquoi c’est maintenant que vous évoquez des sanctions économiques contre la Tunisie, maintenant que le pays commence à se relever avec ses propres moyens sans le FMI ? C’est une ingérence malsaine qui ne sert pas les Tunisiens et encore moins « vos amis », ceux par qui vous comptez faire revenir la démocratie en Tunisie. Les Tunisiens les connaissent tous, ils les ont vomis et ils n’ont plus aucune chance, d’autant qu’à aucun moment ils n’ont reconnu leurs erreurs et les préjudices qu’ils ont portés à la Tunisie.
La réalité politique nous a appris que l’habitude de promulguer des lois pour étrangler les pays et les soumettre à ses désirs, n’est pas nouvelle pour Washington.
Pour terminer, les Tunisiens sont front uni aux côtés des frères palestiniens et de la cause palestinienne, ils refusent la normalisation avec l’entité sioniste tant que l’Etat palestinien n’aura pas vu le jour. Donc, il n’y aura pas de normalisation sous la pression des sanctions ou autre menace. Sachez, messieurs les élus américains, que les sanctions consolideront l’unité nationale à l’intérieur et à l’extérieur.
Balayez devant votre porte, le pays de l’oncle Sam a vraiment besoin d’un bon coup de balai. Les Etats-Unis ont changé, la Tunisie aussi.
La Tunisie n’est ni un protectorat ni – et ne le sera jamais – un État sous tutelle. Shame on you !

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