Le racisme banalisé

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Un jeune Tunisien, «qui ne semblait pas radicalisé», selon le procureur de Marseille, a été tué par la police dans un quartier très fréquenté de la deuxième ville française, après une dispute avec ses employeurs algériens. Les autorités tunisiennes ont qualifié ce meurtre d’«injustifié».
Ce scandale, immortalisé par les réseaux sociaux, a jeté sur la communauté tunisienne en France un nuage de terreur et d’insécurité, cristallisant, encore une fois, le débat sur l’immigration, le racisme et les droits de l’homme en France. De l’accablement à l’écœurement, en passant par la colère, les immigrés ne se retrouvent plus dans les valeurs de la République française, «liberté, égalité, fraternité», et se défient d’une classe politique qu’ils jugent de plus en plus extrémiste.
Il n’est pas besoin d’avoir écouté les discours et les déclarations fortement médiatisés de Marine Le Pen, Jordan Bardella, Eric Zemmour ou d’avoir lu les chroniques d’Arno Klarsfeld,  Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Robert Redeker et Pierre – André Taguieff, pour savoir que la haine banalisée contre les immigrés, éternels boucs émissaires en temps de crise et de conspirationnisme débridé, avance dangereusement, portée par une soupe identitaire aux ingrédients variés selon les circonstances, mais toujours agrémentée d’une grande dose de racisme. Ils se dressent tous comme des «patriotes français» contre l’»envahisseur» arabe et musulman. L’ennui, c’est qu’ils manquent d’envahisseurs, aussi passent-ils leur temps à les inventer.
Les responsables français au pouvoir, conspués devant les barrages des manifestants, ne peuvent pas dire : «Nous ne savions pas !» Ils savaient, et par de nombreux canaux. S’ils empruntaient la plus dangereuse direction, celle du soupçon contre tout ce qui se réfère à l’immigration, seuls les extrémistes en sortiraient renforcés. Qu’ils soient islamistes ou islamophobes, nationalistes ou racistes.
Un spectre hante la France depuis des décennies : le spectre de l’immigration. Toutes les composantes politiques et sociales de «la fille aînée de l’Église», les libéraux, les socialistes, les communistes, les croyants, les laïcs, les idéologues et les théologiens, se sont unis en une sainte alliance pour traquer ce spectre. Il faut reconnaître que ce ne sont pas des dérives individuelles, des trajectoires cabossées, mais qu’il y a bien une dimension collective et sociologique. Il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir et interdit aux autres d’ouvrir les yeux. Regardons les choses en face, le racisme est très profondément enraciné dans la société française. On aimerait penser le contraire, mais c’est un fait. Les élites dans ce pays donnent l’image calamiteuse d’une intelligentsia qui cherche à enfouir sous les fausses justifications un fantôme encombrant en évitant d’évoquer ces tendances racistes, islamophobes et néofascistes qui ont traversé la société française. En revenant aux sources de cette haine, qui a causé tant de tort à l’image de la France que même les colonialistes les plus ségrégationnistes n’auraient pas fait mieux, on découvre qu’elle jouit d’un terreau favorable et d’un outil. Le terreau, c’est l’extrême droite populiste, l’outil, les médias déchaînés.
Où sont passées les officines droits-de-l’hommisme à sens unique, les associations de lutte contre le racisme, l’islamophobie et l’intolérance? A de rares exceptions près, elles brillent, hélas, par leur absence.
C’est vrai que je parle de l’inconséquence des politiciens et des intellectuels, voire de leur irresponsabilité dans le contexte actuel, mais je ne prétends pas mettre en doute l’engagement républicain de plusieurs activistes français. Je ne veux pas mettre en cause toute la société française ni perdre espoir en un sursaut salutaire. Rien n’est définitivement écrit, tout peut être sauvé à tout moment.

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