Partout sur la planète, la question du climat et de l’énergie n’est plus une affaire lointaine ou abstraite, elle touche désormais notre vie quotidienne. Derrière les grands débats sur les émissions de CO₂ se cache un geste très concret : se protéger de la chaleur, à la maison, au travail, dans les hôpitaux ou dans les transports. Or, ce besoin de fraîcheur a un coût énergétique considérable. Le refroidissement et la climatisation représentent déjà près de 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre et environ 9 % de la demande mondiale d’électricité (Howarth et al., 2023). La demande de froid a triplé entre 1990 et 2025, et si rien ne change, elle continuera de croître fortement dans les prochaines décennies, d’environ 6 % selon le trend actuel.
Cette montée en puissance du “froid” repose sur trois grandes tendances de fond. D’abord, le réchauffement climatique augmente les températures moyennes, multiplie les vagues de chaleur et rallonge la durée des saisons chaudes. On le voit déjà avec des pics de température en septembre et en octobre, qui poussent les ménages et les entreprises à utiliser la climatisation à l’automne, voire au printemps. Ensuite, la croissance économique améliore les revenus et facilite l’accès aux équipements électriques, en particulier les climatiseurs et les systèmes de réfrigération, qui deviennent progressivement des biens de première nécessité pour une partie croissante de la population. Enfin, l’urbanisation rapide, avec près de 70 % de la population mondiale appelée à vivre en ville, renforce le phénomène d’îlots de chaleur urbains et concentre les besoins de refroidissement dans des espaces denses (UNDESA, 2019).
Si nous ne changeons pas la manière de nous rafraîchir, la facture climatique risque d’exploser. Sans actions fortes pour améliorer l’efficacité énergétique et réduire progressivement l’usage de réfrigérants à fort pouvoir de réchauffement global, les émissions du secteur du refroidissement pourraient augmenter d’environ deux tiers d’ici 2050, voire davantage selon certains scénarios (Kimutai, 2025). Cette trajectoire est particulièrement inquiétante dans les régions déjà exposées à des vagues de chaleur plus fréquentes et plus intenses, alors même que les infrastructures, les réseaux électriques et les systèmes de santé sont sous pression. Les estimations font état de plus de 175 000 décès annuels liés à la chaleur extrême, ce qui montre à quel point le refroidissement est, littéralement, un service vital (OMS, 2025).
Face à ce constat, de nombreux pays ont décidé de traiter le refroidissement non pas comme un “luxe”, mais comme un enjeu central de la transition énergétique et climatique. Ils se sont engagés dans le Global Cooling Pledge, co-présidé par le Brésil et les Émirats arabes unis et lancé lors de la COP 28. Ce pacte considère le refroidissement comme une opportunité transversale : s’il est conçu de manière soutenable, il peut générer des co-bénéfices pour la santé publique (hôpitaux, chaîne du froid vaccinal), la sécurité alimentaire, la productivité des travailleurs et la résilience des villes face aux vagues de chaleur.
D’autres initiatives vont dans le même sens. L’initiative « Beat the Heat », soutenue par le PNUE, fédère déjà près de 200 villes et plus de 70 organisations autour de solutions concrètes : développement des solutions fondées sur la nature (parcs, arbres, corridors verts), promotion du design passif des bâtiments, amélioration de l’efficacité énergétique et diffusion de réfrigérants plus respectueux du climat. Dans ce paysage, le lancement de l’initiative EPIC, conçue par le PNUE et le gouvernement italien, occupe une place particulière. Elle se veut un outil opérationnel pour transformer le Global Cooling Pledge en projets réels : déploiement de technologies adaptées, modèles de financement innovants et mesures de politique publique, en priorité dans les pays et les secteurs où les besoins de refroidissement sont les plus élevés et où le potentiel de gains climatiques, sociaux et économiques est le plus important.
EPIC : un pont entre engagements et mise en œuvre
L’initiative EPIC, portée par le PNUE et le ministère italien de l’Environnement et de la Sécurité énergétique, a été présentée à la COP 30 comme l’outil qui doit transformer le Global Cooling Pledge en actions concrètes. Son ambition est simple à formuler, mais exigeante à réaliser : aider les pays à tracer des trajectoires cohérentes de politiques, de financements et de technologies pour un refroidissement soutenable, en ciblant d’abord les secteurs où les effets sont immédiats sur la vie quotidienne.
Le plan de travail d’EPIC s’organise en deux grandes étapes. La première, déjà lancée, repose sur une évaluation multi-pays. Dix pays forment le groupe initial, dont le Brésil, la Tunisie, le Ghana, l’Éthiopie, le Nigéria ou encore le Maroc. Pour chacun, EPIC identifie les secteurs prioritaires, les technologies déjà disponibles ou émergentes, les modèles économiques possibles, ainsi que les conditions de politiques publiques et de financement nécessaires pour passer à l’échelle.
Cette évaluation se concentre sur trois grands domaines. Le premier est le secteur tertiaire, avec un focus sur les écoles, les hôpitaux et les bâtiments publics ou commerciaux où le refroidissement conditionne la santé, les apprentissages et la productivité. Le deuxième concerne les chaînes du froid alimentaires et des boissons, notamment la logistique et le transport, où des systèmes de refroidissement mieux conçus peuvent réduire fortement les pertes après récolte et renforcer la compétitivité à l’export. Le troisième domaine est celui des infrastructures portuaires et logistiques, envisagées comme des hubs potentiels pour des systèmes de réfrigération et de stockage frigorifique à faibles émissions.
D’ici juillet 2026, EPIC prévoit de finaliser ces diagnostics et, à partir de ce groupe de dix pays, de sélectionner environ cinq pays pour une seconde phase centrée sur des projets pilotes. Dans chaque pays retenu, un appel à propositions sera ouvert aux acteurs des secteurs ciblés, qu’il s’agisse d’hôpitaux, d’établissements scolaires, d’opérateurs logistiques ou d’entreprises de la chaîne du froid. Les projets présélectionnés bénéficieront d’un appui pour affiner leur conception, leurs modèles d’affaires et leurs montages financiers, avec l’objectif de lancer les premières mises en œuvre à partir de 2027.
Enseignements partagés des expériences du Brésil, de l’Éthiopie, du Ghana, du Nigéria et de la Tunisie
Le Brésil, l’Éthiopie, le Ghana, le Nigéria et la Tunisie évoluent dans des contextes très différents, mais ils se heurtent à des défis étonnamment similaires dès qu’il est question de refroidissement soutenable. Partout, la même équation se pose : comment protéger les populations, les systèmes productifs et les services essentiels de la chaleur, sans aggraver la crise climatique ni fragiliser les systèmes énergétiques.
Au Brésil, le refroidissement soutenable s’inscrit clairement dans une vision plus large de transition énergétique et de résilience urbaine. Le gouvernement a adopté un plan national climat qui articule des stratégies sectorielles d’atténuation avec seize plans d’adaptation locaux. Ces derniers intègrent des programmes de renforcement de la couverture arborée urbaine, d’extension des espaces verts et de déploiement de solutions fondées sur la nature dans les écoles. Les initiatives de « villes rafraîchies », la réforme du Fonds climat, aujourd’hui doté de 20 milliards de réais, et l’intégration du refroidissement dans les politiques d’éducation, de santé et d’urbanisme illustrent une approche coordonnée. Elles montrent qu’une action interministérielle, appuyée sur des financements à grande échelle, peut faire du refroidissement un levier structurant des politiques publiques.
L’Éthiopie met en avant un autre angle, celui du lien entre refroidissement, agriculture et sécurité alimentaire. Le pays subit des pertes post-récolte très importantes pour les produits périssables, y compris des cultures et des fruits indigènes qui jouent un rôle clé dans l’alimentation et les revenus ruraux. Le manque de capacités de stockage frigorifique et de transport réfrigéré constitue un goulot d’étranglement majeur tout au long des chaînes de valeur. L’Éthiopie a commencé à intégrer le refroidissement dans ses contributions déterminées au niveau national et dans ses plans sectoriels, et quelques projets de réfrigération alimentés par l’énergie solaire démontrent déjà le potentiel de technologies résilientes au climat. Mais les déficits en infrastructures, en investissements et en capacités d’innovation restent importants, ce qui limite pour l’instant le passage à l’échelle.
Le Ghana insiste, lui, sur le rôle central des chaînes du froid dans les secteurs de la santé et de l’agriculture. Dans le domaine de la santé, l’acheminement des vaccins vers des zones rurales reculées sans rupture de la chaîne du froid exige des solutions de réfrigération hors réseau fiables, assorties de systèmes de maintenance robustes. Dans l’agriculture et la distribution alimentaire, des produits périssables comme la tomate parcourent de longues distances sans refroidissement adéquat, avec à la clé des pertes économiques significatives et des risques sanitaires. Le Ghana s’est doté d’un Plan national d’action pour le refroidissement, a renforcé ses normes de performance énergétique et a intégré le refroidissement dans ses contributions déterminées au niveau national. Pour autant, il a encore besoin d’initiatives financées, comme EPIC, pour passer d’une bonne planification à une mise en œuvre à grande échelle et visible sur le terrain.
Le Nigéria fait écho à ce diagnostic en décrivant un décalage entre des cadres stratégiques relativement bien structurés et les difficultés concrètes de mise en œuvre. Le pays dispose de politiques, de normes et d’un plan national pour le refroidissement, ainsi que de standards de performance énergétique. Il a intégré des dimensions de genre et d’inclusion sociale à travers des programmes soutenant des organisations de femmes actives dans la réfrigération et la climatisation. Pourtant, les déficits d’infrastructure, la fiabilité limitée de l’alimentation électrique et l’accès restreint à des technologies efficaces et abordables ralentissent fortement le déploiement. Le Nigéria souligne l’importance de solutions de refroidissement alimentées par les énergies renouvelables, notamment dans les centres de santé et les écoles en zones rurales, et appelle à un soutien technique et financier accru pour rendre opérationnels les plans déjà adoptés.
L’expérience tunisienne montre ce qu’un pays peut accomplir lorsqu’il considère le refroidissement comme une priorité stratégique, à la fois climatique et énergétique. En combinant des normes et labels ambitieux, le renforcement des capacités de test, des programmes ciblés comme PROMOCLIM, la commande publique durable et l’intégration du refroidissement dans ses stratégies climatiques, la Tunisie a déjà posé les bases d’une trajectoire de refroidissement soutenable. La part très élevée de la climatisation dans la demande électrique estivale, supérieure à 60 %, rend les progrès dans ce domaine déterminants pour l’atténuation et pour la sécurité énergétique. Le rôle de la Tunisie comme hub commercial et logistique en Méditerranée, avec des chaînes du froid et des activités portuaires en expansion, ouvre par ailleurs des perspectives pour démontrer à grande échelle des solutions de refroidissement soutenable dans les secteurs tertiaires et logistiques.
Les échanges de Belém permettent de dégager trois grandes orientations pour la suite. La première consiste à approfondir et amplifier les programmes nationaux existants, en élargissant par exemple les instruments d’appui aux équipements efficaces, en généralisant le refroidissement performant dans les bâtiments publics, les écoles et les hôpitaux, et en accélérant le déploiement de solutions urbaines fondées sur la nature pour réduire la demande en climatisation à la source. La deuxième orientation est de mobiliser pleinement l’initiative EPIC afin de concevoir et mettre en œuvre des projets pilotes ambitieux dans des secteurs prioritaires, comme le refroidissement efficient et alimenté par des énergies renouvelables dans les établissements de santé et d’éducation, ou le déploiement de chaînes du froid bas carbone dans des ports stratégiques, de manière à produire des preuves concrètes de bénéfices pour les communautés et des modèles reproductibles. La troisième orientation vise à consolider un rôle de leadership régional, en valorisant et en partageant l’expérience tunisienne, en contribuant à l’élaboration d’outils communs (normes, instruments financiers, coopérations techniques) et en participant activement aux coalitions émergentes autour du refroidissement soutenable en Afrique et en Méditerranée.
Adel Ben Youssef
(Université Côte d’Azur, GREDEG-CNRS, ERF & AISMA)
Références :
Howarth, N., Camarasa, C., Lane, K., & Risquez Martin, A. (2023, July 21). Keeping cool in a hotter world is using more energy, making efficiency more important than ever. International Energy Agency. https://www.iea.org/commentaries/keeping-cool-in-a-hotter-world-is-using-more-energy-making-efficiency-more-important-than-ever#.
United Nations, Department of Economic and Social Affairs, Population Division. (2019). World urbanization prospects: The 2018 revision (ST/ESA/SER.A/420). United Nations. https://www.un.org/fr/desa/world-urbanization-prospects
Kimutai, J. (2025, July 7). Le changement climatique a doublé le nombre de vagues de chaleur dans le monde: Quel impact en Afrique? The Conversation. https://theconversation.com/le-changement-climatique-a-double-le-nombre-de-vagues-de-chaleur-dans-le-monde-quel-impact-en-afrique-260440
Kluge, H. H. P. (2024, August 1). Déclaration – La chaleur fait plus de 175 000 victimes par an dans la Région européenne de l’OMS, et ce chiffre est appelé à augmenter. World Health Organization, Regional Office for Europe.
https://www.who.int/europe/fr/news/item/01-08-2024-statement–heat-claims-more-than-175-000-lives-annually-in-the-who-european-region–with-numbers-set-to-soar