Les saisies record de stupéfiants réalisées par les agents de la Garde nationale et par les douaniers et les milliers d’arrestations effectuées par les forces sécuritaires (soldées par des condamnations judiciaires très lourdes) au cours de l’année 2025 n’ont pas réussi à inverser la courbe ascendante du trafic des stupéfiants dans le pays.
Le nombre d’opérations débusquées et les quantités de drogues (sous toutes les formes) saisies démontrent que le problème devient un phénomène qui menace la sécurité nationale, la santé publique et la cohésion sociale. Les chiffres de la direction générale de la Garde nationale estiment les quantités saisies au cours de l’année écoulée à des milliers de tonnes de drogues sous différentes formes et leur valeur à des centaines de millions de dinars. On parle de millions de comprimés, de dizaines de kilos de cocaïne et de centaines de kilos de cannabis. Bilan record donc des saisies de stupéfiants qui doit s’expliquer simultanément par une dynamique record des réseaux de trafic. Voilà la triste réalité que révèlent ces saisies spectaculaires, en dépit de la vigilance et de l’expertise, incontestées, des forces sécuritaires et douanières.
Le phénomène est inquiétant car il suppose un enracinement des réseaux criminels, leur extension, sans doute, transnationale et l’augmentation inquiétante de la consommation, ce qui est vérifié surtout auprès des jeunes, de plus en plus jeunes. La Tunisie ne serait donc plus le pays de transit de ces drogues, comme cela a été le cas par le passé, mais aurait tendance à devenir un pays de grande consommation et peut-être même, une plaque régionale de redistribution de la marchandise. Sinon comment expliquer les quantités saisies de plus en plus impressionnantes ? Ces données lèvent aussi le voile sur une autre réalité, celle de la diversification des substances illicites qui circulent dans le territoire national. Les psychotropes, l’ecstasy et la cocaïne prennent désormais une place plus grande aux côtés du « vieux » cannabis. Ce qui révèle une mutation des marchés d’approvisionnement et, par conséquent, des modes de consommation.
La progression du nombre d’arrestations dans les rangs des narcotrafiquants (5000 en 2024 contre plus de 3000 en 2023), est le signe que les réseaux de trafic de stupéfiants se multiplient, s’étendent, s’organisent et s’adaptent au contexte sécuritaire et à la croissance de la demande. La preuve en est que les opérations sécuritaires récentes ont réussi à démanteler des filières internationales passant par la Tunisie. Ceci n’est nullement le fruit du hasard, la position géographique du pays à la croisée de l’Afrique, de l’Europe et du Moyen-Orient, en fait un corridor privilégié pour les réseaux criminels qui profitent des difficultés économiques locales pour étendre et renforcer leur hydre. Il faut noter que ce phénomène n’est pas propre à la Tunisie ou à quelques pays, mais il s’inscrit dans une dynamique mondiale croissante depuis plusieurs années. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime estime que 6% de la population mondiale âgée de 15 à 65 ans a consommé de la drogue en 2023 (cas déclarés). La Tunisie n’échappe pas à cette tendance globale qui est portée par la digitalisation des réseaux de communication et par la mondialisation des flux illicites.
Face à cette menace locale et mondiale, quelle stratégie de lutte doit adopter la Tunisie pour que les importants efforts sécuritaires consentis dans la lutte contre les réseaux de narcotrafiquants ne soient pas vains ?
Bien sûr, la lutte sécuritaire est incontournable et elle doit même se moderniser et se renforcer afin de s’adapter à la métamorphose des réseaux criminels, notamment en se dotant d’outils de lutte technologiques. Le président américain Donald Trump a utilisé l’armée et des armes de guerre pour attaquer les réseaux de narcotrafic en Amérique latine. Mais ce n’est pas suffisant. Une autre lutte doit être menée à l’échelle nationale sur deux fronts : la prévention et la prise en charge de l’addiction. On en parle très peu dans nos murs, comme si le sujet restait tabou, alors que la jeunesse tunisienne est en réel danger.En termes de prévention, c’est une mobilisation nationale qui doit être envisagée et les campagnes de sensibilisation renforcées dans la durée. Il s’agit de faire front à la tentation et à
des stupéfiants. Le second défi qui doit être relevé simultanément concerne la prise en charge médicale de l’addiction. Or. il reste beaucoup à faire dans ce chapitre. Le ministère de la Santé envisage de consolider les infrastructures existantes (exemple Djebel Oust) et d’en créer de nouvelles – des consultations médicales devraient être intégrées dans des hôpitaux – mais la hausse constante des cas d’addiction exige la mobilisation de l’ensemble du système sanitaire tunisien. Il s’agit de sauver la vie et l’avenir d’une partie importante de la population tunisienne, c’est-à-dire l’avenir de la Tunisie et la cohésion de la société tunisienne.
C’est une question de santé publique et elle est urgente. Le rafistolage et les demi-mesures ne seront d’aucune utilité.