Le projet de loi de Finances 2026 devrait être fondamentalement différent de ses prédécesseurs. Il doit obligatoirement refléter le rôle social de l’Etat et traduire à travers ses grandes orientations le souci de rétablir la croissance, d’instaurer la justice sociale tant sollicitée et de soutenir le processus de réformes dans une perspective de croissance durable.
Par Khadija Taboubi
En tout, le projet de budget économique 2026 est structuré autour de quatre axes majeurs incluant le renforcement des acquis sociaux et l’amélioration des conditions de vie à travers la préservation du pouvoir d’achat des couches défavorisées et à revenus faibles, la promotion du travail décent et rémunérateur, la réduction du chômage et le développement du système de sécurité sociale et de couverture sociale. Les trois autres axes portent respectivement sur l’amélioration des services publics, l’accélération de la mise en œuvre des projets publics et le renouvellement de la flotte du transport. Des objectifs nobles mais qui semblent être loin d’être atteints et qui nécessiteront de planifier des actions concrètes et de mettre en place des politiques monétaires. En effet, face à la rareté des ressources financières de l’État, des stratégies et des politiques monétaires devraient être mises en œuvre, incluant l’augmentation des recettes, la maîtrise des dépenses publiques par des réformes structurelles, l’émission, en cas de besoin, d’obligations pour emprunter sur les marchés financiers, et le recours à des partenariats public-privé. L’objectif étant de gérer les arbitrages nécessaires entre les besoins et les ressources, en tenant compte des contraintes budgétaires.
Appel à la mise en place de politiques monétaires
Ridha Chkoundali
Dans une déclaration à Réalités, le professeur en sciences économiques Ridha Chkoundali, a affirmé que contrairement aux lois de budgets d’autrefois et à la conception ancienne de l’équilibre de l’État, les objectifs tracés au niveau du budget et de la loi de Finances 2026 s’inscrivent dans le rôle social de l’État, qualifiant cette démarche de bonne dans la mesure où l’Etat social est le seul qui puisse fondamentalement améliorer la qualité des services sociaux en garantissant un accès équitable et des prestations de qualité aux citoyens. Selon lui, l’amélioration de la qualité des services publics, notamment dans la santé, l’enseignement et le transport, réduira le recours des citoyens aux services privés : « Réduire le recours aux cliniques privées, aux écoles privées et l’utilisation des moyens de transport privés comme les taxis, les voitures particulières, cela a un impact direct sur le pouvoir d’achat des ménages et l’évolution de leurs revenus suite à la réduction des dépenses allouées aux services offerts par le secteur privé ».
Il a tenu par ailleurs à préciser qu’il ne suffit pas de tracer des objectifs, mais plutôt de mettre en place les politiques monétaires permettant d’atteindre ces objectifs, notamment l’amélioration de la qualité des services publics. « Nous n’avons pas jusqu’ici l’ensemble des stratégies et des politiques de l’Etat permettant d’atteindre ces objectifs et du coup, nous ne pouvons pas évaluer leurs pertinence et faisabilité », a souligné Chkoundali, avant d’estimer que de tels objectifs nécessitent des politiques bien étudiées et ficelées. Nous ne pouvons pas, selon lui, évaluer cette démarche faute de politique monétaire à entreprendre pour y parvenir.
Augmenter le budget de ces trois ministères…
Pour atteindre ces objectifs, il a appelé tout d’abord à augmenter le budget des ministères de la Santé, de l’Éducation et des Transports dont les budgets sont majoritairement consacrés aux salaires. « Au ministère de l’Education, la masse salariale dépasse 90% alors que les salaires des enseignants sont trop bas et les poussent à faire des heures supplémentaires pour couvrir leurs dépenses », a indiqué Chkoundali, mettant en garde contre la complication accrue de la situation avec les nouveaux recrutements. «Pour améliorer la situation éducative, les réformes devraient se concentrer sur l’allocation de budgets conséquents pour la rénovation des infrastructures, la diversification des financements par des partenariats, l’amélioration des conditions des enseignants», a encore précisé Chkoundali.
Selon lui, le budget doit connaître une hausse considérable comme c’était le cas durant les années 60 et 70 lorsque le défunt président Habib Bourguiba a fait de l’éducation et de la santé une priorité nationale en Tunisie, les considérant comme un pilier du développement et de l’émancipation de la société tunisienne. « Durant cette période, il a réussi à rendre les budgets de l’Education et de la Santé beaucoup plus important, mais malheureusement, ils se sont dégradés au fil des années au point qu’ils ne peuvent plus permettre d’améliorer la qualité des services sociaux », a-t-il assuré.
Le secteur privé doit y adhérer
Chkoundali a proposé une nouvelle approche pour les programmes éducatifs et l’amélioration des infrastructures et ceci requiert la mise en place de partenariats public-privé (PPP) pour la conception, le financement, la réalisation et l’exploitation de projets d’infrastructures ou de services. Selon lui, les capacités financières de l’Etat sont limitées et ne lui permettent pas d’atteindre tous les objectifs tracés dans le budget économique : « Pour qu’un partenariat soit viable, le secteur privé doit y adhérer, surtout au niveau des secteurs du transport et de la santé ». Il est également essentiel de mettre en place une vision complète et intégrale permettant d’améliorer la qualité des services publics. Cette vision devrait apparaître dans le plan de développement quinquennal 2026/2030 et être en concordance avec le budget. « La logique est que l’Etat mette en place, sur les cinq prochaines années, un plan et une vision stratégiques sur l’amélioration des services publics et en suivre l’avancement d’une année à l’autre », a-t-il expliqué.
« C’est le secteur privé qui crée de la richesse et non pas celui public ! Il est largement reconnu comme étant le principal moteur de la création de richesse, d’emplois et de la croissance économique dans de nombreuses économies de marché, car il stimule l’innovation, l’investissement et la concurrence », a-t-il dit.
Deux projets de loi de location-vente sont en cours
Badr Smaoui
De son côté, l’expert en affaires sociales Badr Smaoui, a déclaré que la politique de l’Etat suivie depuis le 25 juillet 2021 ne cesse de mettre en avant le volet social. Plusieurs mesures ont été prises au cours des dernières années dans le domaine social et surtout en 2025, citant l’abolition du travail précaire, la titularisation des instituteurs et professeurs suppléants, l’augmentation du smig et du smag, etc. La dernière et importante décision est celle relative à la promulgation de la loi portant réglementation des contrats de travail et interdiction de la sous-traitance de main-d’œuvre et le décret similaire dans la fonction publique et les entreprises et établissements publics. Ces réalisations ont touché aussi les services publics tels que la santé, le logement et le transport. D’après les premiers indices, la loi des Finances 2026 sera axée sur la confirmation et la consolidation des mêmes choix.
Par rapport à l’objectif d’accès au logement, Badr Smaoui a précisé que parmi les services qui ont connu un grand intérêt au cours des dernières années et surtout pendant la période écoulée de 2025 figure le logement social. Des milliers de logements à bas prix ont été distribués dans le cadre d’une stratégie nationale visant à renforcer l’accès au logement pour les citoyens à faible revenu. Une autre action est entamée et consiste à relancer le mécanisme de location-vente. Deux projets de loi sont en cours d’élaboration et devraient permettre à la SPROLS et à la SNIT d’acheter des terrains au dinar symbolique et de les vendre suivant la formule location-vente. Le FOPROLOS jouera un rôle dans le financement pour l’acquisition de ces logements. Il s’agit de projets qui ont un effet positif non seulement social mais aussi économique vu les répercussions sur le secteur du bâtiment.
L’administration doit être neutre et efficace
S’agissant de l’amélioration des services publics, il a indiqué que les citoyens ne cessent de manifester leur mécontentement face à la médiocrité des services publics. Selon lui, les exemples choquants illustrant cette médiocrité sont les coupures fréquentes d’eau et d’électricité dans plusieurs régions de la République. D’autre part, certains responsables n’appliquent pas la loi, d’autres la contournent. Aussi, certains responsables sont impliqués dans des affaires de corruption.
Il est nécessaire, selon lui, pour réussir un essor économique, que l’administration soit neutre et efficace et loin des divergences politiques et un levier efficace de développement. Cela est possible en encourageant le processus de numérisation de l’administration, la réforme du statut général de la fonction publique (loi 83-112) et celle des établissements et entreprises publics (85-78) en mettant fin à l’impunité et en garantissant que les institutions de l’État fonctionnent dans le respect de la transparence et de la légalité.
Badr Smaoui a tenu, par ailleurs, à préciser que le récent amendement des articles 96 et 98 du code pénal régissant l’infraction de l’usage de la qualité pour se procurer un avantage injustifié va faciliter la réalisation de cet objectif et encourager les agents publics à travailler sans avoir peur de sanctions illégales.
Par rapport au développement et au renouvellement de la flotte de transport, il a assuré qu’il est évident que le secteur des transports constitue une artère vitale de l’économie étroitement liée à la dynamique sociale et économique des citoyens : « En dépit des difficultés de la trésorerie, le gouvernement a accordé en 2025 une priorité au renouvellement et au renforcement de la flotte de transport public pour améliorer ce service, en concentrant les efforts sur les zones à forte densité de population, l’éducation et le transport scolaire. Cela s’est traduit par des acquisitions massives de bus auprès de partenaires internationaux comme la Chine et la Suisse, ainsi que des mesures visant à améliorer la maintenance et la gestion de la flotte existante. Ces efforts seront poursuivis pendant l’année 2026, sachant que les citoyens ont constaté pendant les derniers mois une certaine amélioration dans ce service », a-t-il dit.
Des freins opérationnels et administratifs
Concernant l’accélération de la mise en œuvre des projets publics, comme déjà stipulé dans le budget économique, l’expert en affaires sociales a rappelé que le chef de l’État a remarqué maintes fois, que malgré la mise à disposition des fonds, certains projets n’avancent pas correctement, ce qui indique un problème de gestion de projet, de communication, ou l’existence de freins opérationnels ou administratifs qui empêchent la bonne exécution des projets. « C‘est pourquoi il a promulgué le décret-loi n° 2022-68 du 19 octobre 2022 édictant des dispositions spéciales pour l’amélioration de l’efficacité de la réalisation des projets publics, soit la “commission supérieure pour l’accélération de la réalisation des projets publics” chargée de trouver les solutions appropriées pour accélérer la réalisation des projets publics et décider des mesures permettant de surmonter les problématiques rencontrées. En juin 2025, une plateforme numérique dédiée au suivi de l’avancement de la réalisation des projets publics en temps réel a été lancée. Ces mécanismes vont permettre une nouvelle approche globale et nationale, visant à impulser l’investissement public afin qu’il soit une locomotive pour l’investissement privé, ce qui permettra de booster la croissance économique du pays. On a constaté ces derniers mois une accélération de plusieurs projets publics suite à l’intervention de cette commission comme l’autoroute reliant Tunis à Sidi Bouzid en espérant voir un avancement dans d’autres projets en 2026», a-t-il encore dit.
L’Etat doit prévoir des fonds
Et de conclure en disant que ces mesures constituent un instrument fondamental pour concrétiser les choix nationaux dont en premier lieu la consolidation des fondements de l’État social, mais les mesures sociales prévues nécessitent certainement des fonds que l’Etat doit prévoir en se basant sur l’autonomie après avoir rétréci le recours à l’endettement extérieur. Pour lui, l’Etat doit continuer la lutte contre l’évasion fiscale et doit encourager l’investissement. Pour ce faire, un effort de gouvernance à travers la numérisation, le renforcement des outils de contrôle, la lutte contre la corruption, l’amélioration de la communication avec le citoyen ainsi que la mise à niveau et la formation des agents publics, doit être consenti.
« Je considère que bien que ces mesures soient prioritaires, d’autres initiatives ne sont pas moins importantes. Il s’agit surtout de la réforme des régimes de sécurité sociale ainsi que la promulgation des textes d’application du fonds de protection sociale des travailleuses agricoles et du fonds d’assurance contre la perte d’emploi pour des motifs économiques. Dans le domaine du transport, la compagnie nationale Tunisair nécessite une réforme structurelle pour redonner tout son éclat à cette institution emblématique », a recommandé Badr Smaoui.