L’arrestation du député Ahmed Saïdani suite à des publications (successives) outrageuses, méprisantes, contre le président de la République sur les réseaux sociaux a ravivé les tensions et le débat public sur l’acceptation ou non de l’affront public quand la personne visée est une personnalité publique. Le débat est d’autant plus houleux et inconciliable que, dans la perception collective (non élitiste), la ligne de démarcation entre injure et diffamation n’existe pas ou presque. Une large opinion soutient que la victime, quelle qu’elle soit, est avant tout un citoyen et que le préjudice causé dépasse sa propre personne pour toucher sa famille, ses enfants, sa communauté. Cette frange de la population défend l’idée de moraliser la vie politique et soutient l’existence d’un texte juridique sentinelle comme le décret 54. Les défenseurs plus avertis de la liberté d’expression s’opposent à cette vision et à ce texte « répressif » et considèrent que toute personne, en particulier publique, est exposée aux critiques et aux humiliations et ne doit en aucun cas porter plainte contre leurs auteurs. L’expérience a toutefois donné à voir des réactions discutables, des partis pris pour certaines personnalités publiques politiques (« intouchables ») et pas pour d’autres, consacrant ainsi le principe du deux poids, deux mesures et c’est là que le bât blesse et décrédibilise le débat.
La fracture entre les deux camps est réelle car le débat se veut tranchant et non conciliateur. Chaque partie s’octroie le pouvoir de la vérité et du discernement, omettant un fait essentiel, à savoir que l’opinion publique, contrairement à la minorité élitiste, est majoritairement émotive et n’accepte pas l’injure d’où qu’elle vienne et qui elle vise. Le dialogue devient donc un dialogue de sourds et dans ce contexte de division, la machine judiciaire fait son travail sur la base des lois et des décrets en vigueur nourrissant polémiques et colères.
La mise en examen du député Ahmed Saïdani ne déroge pas à la règle, c’est sur les réseaux sociaux que l’affrontement entre les deux camps atteint son paroxysme, rien dans la rue où, en dépit de toutes les restrictions, les manifestations ne sont toujours pas interdites. L’élu fait l’objet de poursuites judicaires sur la base du Code des télécommunications dans son article 86 consacré à « quiconque nuit intentionnellement à autrui ou trouble sa quiétude à travers les réseaux publics ». Il encourt un à deux ans d’emprisonnement et une amende.
Cette dernière affaire, qui s’ajoute à de nombreuses précédentes condamnations d’hommes et de femmes politiques, de journalistes, de chroniqueurs, d’activistes, pose un problème existentiel pour l’Etat de droit et pour l’image de la Tunisie dans le monde. Un problème que seule la voie démocratique devrait pouvoir résoudre. Il s’agit de donner l’occasion aux Tunisiens de se prononcer d’une manière ou d’une autre, soit pas voie législative soit, pourquoi pas, par voie référendaire, sur ce qu’ils sont prêts à donner pour préserver leur liberté d’expression avec tous les risques de dérives possibles et sur ce qu’ils sont prêts à sacrifier en termes de transparence, d’expression publique libre afin de préserver ce qui est convenu d’appeler la dignité de la personne, sa réputation et son image, des valeurs importantes dans une société arabo-musulmane.
Le décret 54 est amendable – visiblement, personne ne souhaite son annulation pure et simple –, mais jusqu’où les lignes peuvent-elles être repoussées par les représentants du peuple qui s’apprêtent à traiter la question au sein de l’hémicycle et qui défendent des positions politiques ? La voie référendaire serait plus efficace sur, au moins, une question : faut-il oui ou non maintenir les condamnations pénales sous forme de privation de liberté contre les auteurs de critiques contre autrui ? Il ne faut pas se voiler la face, même ceux qui s’interdisent de porter plainte avouent être blessés dans leur amour-propre et dignité quand ils sont visés par des injures, des humiliations et de graves accusations.
Il est important et essentiel de donner la parole aux Tunisiens sur cette question car l’Etat est accusé d’ingérence dans la justice, d’autoritarisme, de resserrement de l’espace public et politique, de pratiquer la répression abusive sur les citoyens qui donnent des avis négatifs sur le pouvoir exécutif, notamment le président de la République, d’imposer la soumission ou la sanction.
De l’extérieur et même de l’intérieur du pays, c’est l’image qui est interceptée par l’opinion nationale et étrangère parce qu’il n’y a pas de communication structurée sur les affaires publiques, pas de débats ni d’échanges avec les officiels pour expliquer les tenants et aboutissants des poursuites judiciaires. Les communiqués officiels, sobres et froids, pour ne pas dire laconiques, ne suffisent pas, ils ne rassurent pas, ils ne calment ni les colères ni les frustrations, ils suscitent plutôt le sentiment d’être ignoré, sous-estimé. Quand le débat public se réduit à un simple outil de communication imposé par la partie détentrice du pouvoir, la confiance se perd, l’incompréhension s’installe, les divisions se creusent et les tensions s’intensifient. Au final, ce sont les ingrédients de l’instabilité qui sont réunis.
Pour avoir été un laboratoire de transition démocratique dans une région connue pour être, de tout temps, dirigée par des autocrates, la Tunisie, plus que tout autre pays arabe ou africain, est sous les projecteurs de l’opinion internationale, d’où les réactions fortes et instantanées dès qu’un politique, un activiste ou un journaliste y est arrêté. Il ne s’agit pas là de faire profil bas à une opinion étrangère au détriment des intérêts de l’opinion nationale mais de rappeler que la Tunisie, pays arabe d’Afrique du Nord, aspire à être un pays démocratique respectant les libertés et le pluralisme.
Faut-il, aussi et d’abord, être capable de réunir autour d’une même table tous les partenaires et acteurs d’un dialogue national sur le système démocratique qui répond aux attentes de tous les Tunisiens sans calquer aveuglément le modèle occidental qui est resté coincé dans le cercle des élites.