L’Europe s’arme à nouveau : Ni tragédie ni farce. Elle rime!

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Dr Hichem Karoui

Pour la génération qui n’a pas connu les deux guerres mondiales, mais qui les a étudiées dans les manuels d’histoire figurant dans tous les programmes scolaires, les expressions « l’Europe s’arme » ou « course à l’armement » nous ramènent à ces jours sombres que le continent européen a connus et qui se sont terminés par la tragédie que nous connaissons. Les dirigeants européens qui ont décidé aujourd’hui que la Russie est l’ennemi menaçant leurs peuples, et non le chômage, la pauvreté, la montée du racisme, l’extrême droite, l’économie délabrée, les dettes qui pèsent sur des pays comme la France ou la Grande-Bretagne, ignorent-ils cela ou font-ils l’autruche ? C’est une vieille tactique désespérée utilisée par les politiciens en faillite lorsqu’ils ne trouvent pas de solution aux problèmes internes accumulés : ils inventent une menace extérieure, ce qu’on appelle dans le jargon sociologique « la fabrication de l’ennemi ».

La scène sécuritaire européenne connaît sa plus grande transformation depuis la fin de la guerre froide. Après plus de deux siècles de non-alignement militaire, la Suède a rejoint l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). L’Allemagne, longtemps freinée par ses souvenirs historiques, investit des sommes sans précédent dans ses forces armées et se prépare au retour de la conscription. Les chefs militaires français parlent ouvertement de se préparer à une guerre très violente, et Macron a évoqué la possibilité de rétablir la conscription, après avoir récemment appelé à la mobilisation volontaire.

« Que se passe-t-il ? La Russie a-t-elle envoyé ses avions ou ses missiles pour nous bombarder? Les Russes se préparent-ils à nous envahir ? » C’est ce que m’a dit un chauffeur de taxi sur le chemin de la gare Montparnasse à Paris. Et il n’est pas le seul. Je connais des gens qui ont fui la Grande-Bretagne parce qu’ils pensaient que la guerre avec la Russie était imminente ! C’est ce que l’on ressent quand on lit les journaux ou que l’on regarde la télévision.

L’adhésion de la Suède à l’OTAN en mars 2024 a marqué la fin de la politique de neutralité qui remontait aux guerres napoléoniennes. Pendant plus de 200 ans, la politique étrangère suédoise s’est fondée sur la conviction que le non-alignement militaire était le moyen le plus sûr de garantir la sécurité nationale. Cette approche a bien servi la Suède pendant les deux guerres mondiales et la confrontation idéologique de la guerre froide. Mais le gouvernement actuel en a décidé autrement après le déclenchement de la guerre à grande échelle entre la Russie et l’Ukraine en février 2022. Certains ont été convaincus qu’ils seraient la prochaine cible de Moscou, même si, depuis l’ère Gorbatchev, les Russes ont déclaré qu’ils ne voulaient pas de l’OTAN en Ukraine, considérant cela comme une ligne rouge, ce que les dirigeants de l’OTAN ont accepté.

La Suède a renoncé à sa neutralité et a rejoint l’OTAN. Elle contribue désormais à la défense collective grâce à ses forces armées, en particulier sa flotte de sous-marins sophistiqués, ses forces aériennes de pointe et sa position stratégique dans la mer Baltique.

Il n’y a peut-être pas eu de changement plus symbolique que celui de l’Allemagne. Le discours prononcé par le chancelier Olaf Scholz en février 2022, annonçant une « nouvelle ère » (Zeitenwende), a marqué une rupture explicite avec des décennies de culture stratégique allemande. L’annonce d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour l’armée allemande, ainsi que l’engagement d’atteindre l’objectif de l’OTAN de consacrer 2 % du PIB à la défense, et même de le dépasser à terme, ont constitué un changement radical.

L’identité de l’Allemagne d’après-guerre s’est en partie construite sur le refus de la militarisation. La Constitution a limité l’action militaire et la culture politique a considéré la puissance militaire avec beaucoup de méfiance. L’armée allemande a souffert d’un manque chronique d’investissements, d’un manque d’équipement et de problèmes de préparation, ce qui a parfois conduit à des situations embarrassantes.

Le débat sur le retour du service militaire obligatoire – l’Allemagne l’a suspendu en 2011 – représente un changement potentiel plus profond. Le ministre de la Défense Boris Pistorius a ouvertement appelé à une forme de service obligatoire, arguant que l’Allemagne devait être prête à se défendre et à défendre ses alliés « contre l’agression russe ». Bien que les obstacles politiques et juridiques restent importants, le fait que de tels débats aient lieu montre à quel point la réflexion stratégique allemande a évolué.

Les chefs militaires français, quant à eux, ont été particulièrement francs au sujet des défis à venir. Le général Thierry Burkhard, chef d’état-major de la défense, a souligné la nécessité de préparer les forces françaises à une guerre de haute intensité, un type de conflit que les armées européennes ont largement abandonné après 1991. Le président Emmanuel Macron a souligné à plusieurs reprises que les Européens ne pouvaient pas compter indéfiniment sur les garanties de sécurité américaines et devaient développer une plus grande indépendance stratégique.

La position de la France diffère légèrement de celle de ses voisins. Elle n’a jamais adhéré pleinement au désarmement après la guerre froide, conservant ses armes nucléaires, ses capacités de projection et sa culture stratégique qui accepte la force militaire comme un outil politique légitime.

La théorie de la dissuasion stipule qu’une capacité de défense suffisante réduit la probabilité d’une attaque. Cependant, les critiques soulèvent des préoccupations légitimes. Le renforcement des capacités militaires peut créer des dilemmes sécuritaires, les préparatifs défensifs d’une partie pouvant être perçus comme une menace par l’autre, ce qui entraîne une course à l’armement qui rend tout le monde moins sûr. La Russie a invoqué l’expansion de l’OTAN et l’aide militaire occidentale à l’Ukraine pour justifier ses actions. Que ces justifications soient sincères ou fallacieuses, la dynamique de l’armement mutuel comporte des risques inhérents.

Les calculs européens en matière de sécurité sont rendus encore plus complexes par l’incertitude qui entoure les engagements américains. La possibilité d’un engagement américain moindre en faveur de la défense européenne, qu’il s’agisse d’un choix politique ou d’une réorientation stratégique vers l’Asie, préoccupe les Européens. Si les États-Unis s’avèrent être un allié peu fiable, les Européens devront assurer eux-mêmes leur sécurité.

Il s’agit là d’un changement important. Pendant des décennies, les garanties de sécurité américaines ont permis aux Européens de réduire leurs investissements dans la défense et d’allouer leurs ressources à la dépense sociale et au développement économique. Le retrait éventuel de cette garantie impose une révision radicale des hypothèses stratégiques européennes.

En résumé, ce qui se passe actuellement sur le continent européen est une reconnaissance tardive du fait que la paix ne peut être considérée comme acquise et que la puissance militaire reste importante dans la politique internationale. L’ère de l’après-guerre froide, durant laquelle les Européens pouvaient largement ignorer les questions de défense en profitant de la protection américaine, est révolue. Ils ont refusé d’intégrer la Russie dans le système européen et ont plutôt tenté de l’isoler, puis de l’encercler. Comment n’ont-ils pas pu anticiper une réaction ?

Il n’est pas certain que ce nouveau réarmement dissuadera les conflits ou contribuera à aggraver la situation. Cela dépendra en grande partie de facteurs indépendants de la volonté de l’Europe : les décisions prises par la Russie, les développements politiques aux États-Unis et l’issue de la guerre en Ukraine. Ce qui semble clair, c’est que l’Europe est aujourd’hui confrontée à des questions de guerre et de paix qu’elle espérait avoir laissées derrière elle au XXᵉ siècle.

Les années à venir révéleront qui, de Hegel ou Marx, a raison.

Hegel a fait remarquer que «tous les grands faits et personnages historiques mondiaux se produisent, pour ainsi dire, deux fois ».

Dans Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, Marx a affiné cette idée : « La première fois comme une tragédie, la deuxième fois comme une farce ».

Alors, quelle serait la troisième fois ? Peut-être Marc Twain : « L’histoire ne se répète pas, mais elle rime ».

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