Par Souhir Lahiani
Dans les coulisses obscures de la scène contemporaine, une alliance inattendue se noue : celle de l’art du vivant et de l’intelligence artificielle. Loin de menacer l’essence du théâtre, l’algorithme en devient un levier stratégique, reconfigurant l’écriture, la mise en scène et l’expérience du spectateur. Une mutation silencieuse, mais décisive, qui redéfinit les équilibres créatifs et dessine les contours d’un Théâtre 4.0 à haute valeur culturelle et symbolique.
Dans l’ombre feutrée des plateaux et loin du tumulte médiatique des grandes ruptures technologiques, le théâtre opère une transformation de fond. Une révolution silencieuse, incrémentale, mais hautement structurante. Longtemps cantonnée aux laboratoires de recherche et aux industries de l’optimisation, l’intelligence artificielle s’invite désormais sur scène, non pour supplanter l’art du vivant, mais pour en reconfigurer les conditions de création, de production et de réception.
La question traverse aujourd’hui l’ensemble de l’écosystème culturel : le théâtre, art du présent et de la coprésence, peut-il intégrer l’IA sans perdre son essence ? Ou assiste-t-on à l’émergence d’un nouveau paradigme scénique, hybride, où l’humain et l’algorithme cohabitent dans une dynamique de co-création ? L’algorithme devient-il dramaturge ?
Le théâtre demeure avant tout une expérience humaine, collective et incarnée. Peter Brook le rappelait avec une clarté intemporelle : « Le théâtre est la chose la plus importante que nous ayons, car il nous rappelle notre humanité commune. » Cette alchimie fragile ; le souffle des acteurs, le silence de la salle, l’instant partagé ; constitue un capital symbolique que nulle technologie ne peut entièrement simuler.
Pourtant, ignorer la trajectoire historique de l’intelligence artificielle reviendrait à sous-estimer la profondeur de la mutation en cours. Des premiers travaux sur le traitement automatique du langage aux modèles génératifs contemporains, l’IA a franchi un seuil décisif. Comme le soulignent Estève, Seminor et Duret (2024), « les évolutions récentes dans le champ du traitement automatique des langues et de la parole offrent des opportunités nouvelles pour la création et la représentation scéniques ». Le véritable basculement s’opère avec l’apprentissage automatique : « le véritable tournant est venu avec l’apprentissage automatique apte à décrypter ou générer des formes complexes : langage, images, voix, etc. » (Estève, Seminor et Duret, 2024).
L’IA cesse alors d’être un simple outil d’assistance technique pour devenir une infrastructure cognitive intégrée au processus créatif.
Depuis les intuitions fondatrices de Marvin Minsky jusqu’aux modèles génératifs de type GPT, l’intelligence artificielle poursuit une ambition stratégique claire : reproduire, structurer et amplifier certaines fonctions cognitives humaines. Tarik Abou Soughaire rappelle que l’IA s’intéresse fondamentalement « aux composantes des programmes de l’ordinateur et à la manière dont sont reliées entre elles leurs sous-unités, dites processeurs ».
Cette logique architecturale explique la montée en puissance d’usages transversaux dans le champ théâtral : écriture dramaturgique assistée, dispositifs interactifs en temps réel, scénographies intelligentes, avatars performatifs. L’IA s’inscrit désormais comme un partenaire créatif, capable d’élargir le champ des possibles sans dissoudre la centralité humaine.
Sur la scène internationale, plusieurs figures structurent cette hybridation. Robert Lepage incarne une référence majeure du théâtre multimédia. Dans 887, les algorithmes pilotent une scénographie évolutive, transformant le décor en entité narrative réactive. Le dispositif devient acteur à part entière, intégré à la dramaturgie.
Dans le champ chorégraphique, Wayne McGregor repousse les frontières sensorielles avec Tree of Codes, où danse, lumière et environnement numérique fusionnent dans un espace augmenté. Plus expérimental encore, Oscar Sharp coécrit une pièce avec IBM Watson, démontrant que la machine peut intervenir dans le processus d’écriture sans neutraliser la charge émotionnelle du récit.
Ces expériences convergent vers un constat stratégique : l’IA ne remplace pas la créativité humaine, elle la reconfigure et la démultiplie.
Théâtre 4.0
L’écriture théâtrale est l’un des premiers territoires investis. Les modèles génératifs participent désormais à la production de dialogues, à l’improvisation et à la structuration narrative. Comme le précisent Estève, Seminor et Duret (2024), « les modèles génératifs peuvent servir à écrire des dialogues ou à improviser une réplique inédite ». Ils ouvrent également la voie à des présences inédites : « un personnage virtuel peut exister sur scène si le texte qu’il prononce est géré par un modèle génératif et la voix restituée par un moteur de synthèse ».
Les exemples se multiplient : une pièce tchèque écrite à 90 % par GPT-2, la comédie musicale Beyond the Fence générée par IA, ou encore Algorithme, qui interroge notre dépendance technologique. Pour Abou Soughaire, « plusieurs dramaturges prennent les systèmes de l’intelligence artificielle comme des moyens-adjoints leur permettant d’inventer de nouvelles modalités d’expression ».
L’intégration de systèmes interactifs transforme profondément la dynamique scénique. L’avatar dSimon, capable d’interagir avec des comédiens humains, introduit une coprésence performative inédite. Les technologies de reconnaissance vocale et d’analyse prosodique permettent désormais des déclenchements synchronisés : « la reconnaissance vocale ou l’analyse d’intonation peuvent (…) déclencher lumières, musiques ou effets spéciaux lorsqu’une phrase spécifique est prononcée » (Estève, Y., Seminor, P., & Duret, J., 2024).
Ces dispositifs réactifs renforcent la dimension d’imprévu : « les spectacles mettant en avant un acteur virtuel ou un système d’interaction vocale peuvent introduire une dimension d’imprévu théâtral » (Estève, Y., Seminor, P., & Duret, J.). La scène devient un espace dynamique, piloté par des boucles de rétroaction entre humain, machine et environnement.Au-delà de l’innovation
artistique, l’IA porte un enjeu sociétal majeur. Les systèmes de sous-titrage automatique et de traduction en temps réel élargissent l’accès aux œuvres. « Les spectateurs malentendants ou ne parlant pas la langue originale peuvent suivre la pièce grâce à ces sous-titres automatiques » (Estève, Y., Seminor, P., & Duret, J., 2024). Le théâtre augmente ainsi son audience potentielle et renforce son rôle d’institution inclusive.
Cette dynamique ne saurait occulter les contraintes structurelles. L’infrastructure technique représente un frein tangible : « les frais liés à l’infrastructure informatique constituent un frein majeur un réseau wifi stable est indispensable » (Estève, Y., Seminor, P., & Duret, J., 2024). La fiabilité reste un enjeu critique : « la moindre latence ou erreur d’interprétation rompt la magie de la scène ».
Sur le plan émotionnel, la machine bute sur l’irréductible. Augusto Boal interrogeait déjà la capacité des corps mécanisés à produire une émotion authentique. Abou Soughaire confirme : « les émotions ressenties par les acteurs humains peuvent être difficiles à représenter par une machine ». Cette limite constitue moins un échec qu’une frontière créative essentielle.
La Tunisie : un laboratoire à échelle humaine
La scène tunisienne illustre une appropriation progressive et contextualisée de ces mutations. Des espaces comme El Teatro, El Hamra, Mad’Art Carthage,L’Artisto, etc, maintiennent une vitalité artistique tout en s’ouvrant aux outils numériques.
Le Teatro Studio, fondé en 2003, incarne cette vision. Taoufik Jebali y affirme : « Le théâtre que nous désirons n’est ni un divertissement éphémère ni un discours figé. Si le théâtre se tait, il meurt. » Cette posture nourrit des initiatives locales mêlant formation, patrimonialisation numérique et expérimentation technologique.
L’avenir ne se dessine ni sous le signe de l’automatisation ni sous celui de la substitution. Il s’inscrit dans une logique de complémentarité stratégique. Comme le résument Estève, Seminor et Duret (2024) : « Le théâtre, art du vivant, peut trouver dans l’IA un nouveau levier de renouvellement esthétique, pourvu que l’on cultive la capacité de l’humain à jouer, détourner, réorienter et mettre en tension les réponses de la machine. »
Les institutions capables d’aligner vision artistique, maîtrise technologique et gouvernance éthique construiront un avantage créatif durable. L’IA n’est pas une fin en soi, mais un levier d’expansion. Le théâtre ne se tait pas. Il se transforme, amplifie sa voix et repositionne sa valeur dans l’économie symbolique contemporaine. L’encre est désormais numérique, mais l’écriture reste profondément humaine.
Loin de s’inscrire dans une logique de substitution, l’intelligence artificielle agit comme un catalyseur de renouvellement esthétique et stratégique. Elle invite à repenser les formes, à étendre les horizons narratifs et à réaffirmer une évidence fondamentale : quels que soient les dispositifs mobilisés, le théâtre reste un acte profondément humain. Un acte fragile par essence, porteur de sens, et structurellement indispensable.
L’avenir du théâtre tunisien, à l’instar des dynamiques internationales, se joue dans cette capacité à orchestrer une coexistence maîtrisée entre présence vivante et technologies numériques. Structurer des résidences techniques, accompagner la montée en compétence des scénographes sur les workflows algorithmiques, soutenir les festivals dédiés aux arts numériques et financer des projets hybrides constituent autant de leviers opérationnels pour inscrire durablement le théâtre tunisien dans les circuits internationaux, tout en consolidant son identité artistique et culturelle propre.
Références
Bardiot, C. (2015). Ici et ailleurs, maintenant : scénographie de la présence dans les théâtres virtuels. Dans Théâtre et intermédiaité (pp. 207222). Presses universitaires du Septentrion.
Estève, Y., Seminor, P., & Duret, J. (2024, octobre). De l’intelligence artificielle au théâtre ? [Communication orale]. Journées d’informatique théâtrale, Avignon, France.
Cronier, L. (2022, novembre). Algorithme, Quand le théâtre rend addict à la vraie vie. Le Funambule. https://leguidedutheatreux.com/2022/11/algorithme-emilie-genaedig-barbaralambert-theatre.html
Dale, V. (2023, 30 avril). Théâtre et intelligence artificielle | Cours de théâtre en plein cœur de Lille. https://theatre-lille.com/index.php/2023/04/30/theatre-et-intelligence-artificielle/
Hirata, O., Bauchard, F., & Boudier, M. (2010). Le théâtre et les robots. Agôn, Points de vue. http://journals.openedition.org/agon/1170
Intelligence artificielle, de quoi parle-t-on ? (2022). CNIL. https://www.cnil.fr/fr/intelligence-artificielle/intelligence-artificielle-de-quoi-parle-t-on
L’intelligence artificielle : Histoire et Définition. (2019, 6 mai). IA Data Analytics. https://ia-data-analytics.fr/intelligence-artificielle/
La première pièce de théâtre écrite par une intelligence artificielle a été mise en scène. (2021, 2 mars). 20 Minutes. https://www.20minutes.fr/high-tech/2989063-20210302-premiere-piece-theatre-ecrite-intelligence-artificielle-mise-scene
Pierre, A. (2023, 12 avril). « dSimon » : quand l’intelligence artificielle se met en scène au théâtre. Radio France. https://www.radiofrance.fr/franceinter/dsimon-quand-l-intelligence-artificielle-se-met-en-scene-au-theatre-9275757Rheault, N. (2023). L’intelligence artificielle et l’éducation. Forum étudiant et parlement des jeunes 2024. https://exemple-url-document.edu (URL fictive – remplacer par le lien réel si disponible)
Segalat, L. (1985). L’intelligence artificielle. Raison présente, 76, 83-97.
Stiegler, B. (1996). La technique et le temps 2. La désorientation. Galilée.
Tina, Y. (2018). Les théâtres artificiels. Mise en scène, biotechnologie, intelligence artificielle [Thèse de doctorat, Université Aix-Marseille].