Les dirigeants européens prennent leurs distances avec la politique étrangère de Donald Trump, mais ils ne se rebellent pas ouvertement pour autant. Ils explorent plutôt les limites de leur autonomie : défense des normes multilatérales, protection contre l’instabilité américaine et diversification pragmatique vers la Chine.
Starmer à Pékin : Londres ne reconnait qu’une seule Chine
La visite de Keir Starmer en Chine est présentée à Londres comme une nouvelle donne fondée sur un « partenariat cohérent et pragmatique », après des années d’oscillation entre « l’âge d’or et l’âge de glace ». Son gouvernement affirme explicitement, « Qu’on le veuille ou non, la Chine est importante pour le Royaume-Uni », soulignant l’engagement en matière de commerce, de climat et de stabilité mondiale tout en promettant de rester « lucide et réaliste » sur les risques sécuritaires. À Pékin, Starmer a rencontré Xi Jinping et le Premier ministre Li Qiang, discutant de commerce, d’investissement et de sécurité, et obtenant une concession symbolique majeure: l’exemption de visa pour les citoyens britanniques pour les séjours de courte durée, ainsi qu’un accès plus clair pour les entreprises britanniques dans les domaines de la finance, des industries créatives et des sciences de la vie. Il est essentiel de noter que les communiqués britanniques et les résumés chinois soulignent que Londres « reconnaît la politique d’une seule Chine » et cherche à gérer les divergences sur Taïwan par le dialogue plutôt que par la confrontation. Cela contraste avec l’approche belliciste de Trump, qui s’est appuyée sur les ventes d’armes, le soutien rhétorique à Taipei et les efforts visant à construire un bloc technologique anti-Chine.
La ligne de Starmer, si elle n’est pas « pro-Pékin », est ouvertement transactionnelle. Mais en normalisant les relations de haut niveau et en codifiant l’adhésion à la politique d’une seule Chine à un moment où Washington intensifie sa rivalité systémique, Londres signale qu’elle ne se contentera pas de s’aligner sur la politique chinoise de Trump.
Macron et le Conseil de paix : tracer une ligne contre les excès institutionnels
Le refus de Macron de rejoindre le « Conseil de paix » de Trump pour Gaza a été l’un des premiers signes les plus clairs de la résistance européenne. Paris a fait savoir que la France « n’avait pas l’intention de répondre favorablement » à l’invitation américaine, car la charte du conseil « dépasse le cadre exclusif de Gaza » et soulève « des questions importantes » quant au respect des structures de l’ONU.
Les responsables français ont critiqué le mandat mondial élargi du conseil, le veto de facto et la présidence à vie de Trump, ainsi que l’obligation pour les membres permanents de verser environ un milliard de dollars par an, des éléments considérés comme créant une autorité rivale du Conseil de sécurité de l’ONU plutôt qu’un mécanisme de mise en œuvre pour la reconstruction de Gaza. Macron a simultanément pris des mesures pour renforcer l’ONU : lors d’un récent entretien téléphonique avec le Brésilien Lula da Silva, il a plaidé en faveur d’une « ONU plus forte » précisément pour contrebalancer le conseil de Trump et a insisté pour que cet organe se limite à Gaza et inclue une représentation palestinienne.
La position française fait écho aux préoccupations plus larges de l’UE : Bruxelles a émis de « sérieux doutes » quant à la gouvernance, la portée et la compatibilité du conseil avec la Charte des Nations unies, tout en soulignant sa volonté de travailler sur Gaza dans le cadre du mandat actuel de l’ONU. Là encore, les Européens ne rejettent pas l’objectif déclaré de Trump – mettre fin à la guerre à Gaza – mais contestent le dispositif institutionnel qu’il a mis en place pour centraliser le pouvoir à Washington.
Une tendance générale en Europe : se prémunir contre l’Amérique de Trump
Macron et Starmer ne sont pas des cas isolés ; ils s’inscrivent dans une tendance plus large de repositionnement européen depuis le retour de Trump :
Les principaux États membres de l’UE (France, Allemagne, Espagne, Pays-Bas, pays nordiques, Italie) ont refusé de rejoindre le Conseil de paix, invoquant des préoccupations juridiques et constitutionnelles ainsi que la crainte d’une architecture de sécurité parallèle dominée par Trump.
Les dirigeants européens ont réagi avec inquiétude à la nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis, qui qualifie les inquiétudes européennes de « paranoïa », creusant ainsi le fossé sur la question de l’Ukraine et de la sécurité européenne.
Les commentateurs décrivent désormais ouvertement les États-Unis sous Trump comme « une menace majeure pour la paix mondiale » et présentent le choix de l’Europe comme « la résistance ou la capitulation » face à un allié de plus en plus unilatéral.
S’agit-il d’une « rébellion collective européenne »? Si c’est le cas, elle reflète une réalité. Mais cette rébellion est prudente et nuancée. L’Europe :
Réaffirme le multilatéralisme : elle défend les règles de l’ONU, de l’OMC et des régimes de contrôle des armements contre les coalitions ad hoc et les accords transactionnels de Trump.
Diversifie ses relations avec les grandes puissances : elle approfondit son engagement économique et diplomatique avec la Chine, le Golfe et les acteurs du Sud afin de réduire sa dépendance unilatérale vis-à-vis de Washington.
Elle maintient sa dépendance en matière de sécurité : pour le moment, elle évite les mesures (sur les bases de l’OTAN, les sanctions contre les responsables américains ou le découplage radical) qui déclencheraient une rupture ouverte. Mais on parle déjà d’autonomie de défense, que ce soit pour les Etats ou pour l’Europe.
En ce sens, la stratégie de Londres vis-à-vis de la Chine et la résistance institutionnelle de Paris au Conseil de paix sont les deux faces d’une même stratégie : maximiser la marge de manœuvre sans déclencher de confrontation directe.
L’Europe cherche sa voie
Pour l’instant, il s’agit davantage d’une rébellion de méthode que d’une rébellion de fins.
En ce qui concerne la Chine, les gouvernements européens partagent les préoccupations des États-Unis en matière de sécurité technologique, et de risques liés à la chaîne d’approvisionnement. Cependant, ils rejettent la formulation de Trump d’une lutte civilisationnelle existentielle qui exige un découplage quasi total. La visite de Starmer souligne la préférence européenne pour une interdépendance contrôlée assortie de « garde-fous », et non pour une nouvelle guerre froide.
Au Moyen-Orient, l’Europe reste divisée et souvent incohérente, mais le refus de rejoindre le Conseil de paix et la volonté de Macron de renforcer l’ONU traduisent une insistance pour que tout accord entre Gaza et Israël-Palestine soit ancré dans le droit international plutôt que dans une décision présidentielle. Ici, la divergence porte moins sur l’objectif – mettre fin à la guerre – que sur la question de savoir qui rédige les règles et sous quelle autorité juridique.
En ce qui concerne les relations transatlantiques, le débat interne s’est durci. Les analystes et les responsables reconnaissent que les Européens ont « perdu toute illusion » quant à la fiabilité de l’Amérique de Trump et qu’ils « essaient simplement d’éviter le pire », notamment au vu des menaces américaines sur le Groenland et d’une ligne plus conciliante envers la Russie.
La question reste : qu’impliquerait une émancipation stratégique totale, incluant la restructuration de la défense pour mettre fin à la dépendance vis-à-vis de la puissance américaine, et le conditionnement des droits de stationnement ou la menace de sanctions à l’encontre des responsables américains ?