Par A. Kerkeni
Au large de la bande de Gaza, l’une des zones les plus politiquement et socialement explosives du globe, repose un trésor énergétique qui pourrait, en théorie, transformer l’avenir de millions de Palestiniens : d’importantes réserves de gaz naturel. Connues principalement sous le nom de gisement «Gaza Marine (ou d’autres gisements adjacents) [1], ces ressources sous-marines représentent un enjeu colossal qui dépasse la simple économie locale. Elles sont le point de convergence brûlant des ambitions européennes de diversification énergétique post-russe, des stratégies géopolitiques américaines changeantes, des rivalités régionales ancestrales entre Israël et l’Iran, et des douloureuses complexités du conflit israélo-palestinien.
L’histoire de ce gaz est celle d’une promesse perpétuellement bloquée. Jusqu’à présent, Israël a systématiquement opposé des motifs de sécurité pour empêcher l’exploitation palestinienne de ce gisement [2]. Ce blocage n’est pas uniquement une entrave économique, il est le miroir d’une dynamique de pouvoir asymétrique et le catalyseur d’une nouvelle manœuvre géopolitique : un plan visant à contourner l’annexion totale par Israël, pour y substituer une administration à saveur anglo-saxonne. Cette stratégie, potentiellement orchestrée par l’administration américaine, entend canaliser les revenus par des voies internationales, ouvrant ainsi des portes aux entreprises américaines et à des alliés clés, notamment l’Égypte, qui se positionne comme un hub de liquéfaction et de transit vital.
L’enjeu n’est pas seulement l’énergie ou l’argent. Il s’agit de souveraineté, d’histoire et de l’avenir de la Terre Sainte, une région où l’ingérence extérieure, qu’elle soit coloniale ou néocoloniale, a toujours rencontré une résistance farouche et violente, rappelant l’éclatement du mandat britannique par les actions militantes sionistes de l’Irgoun en 1946. L’exploitation du gaz de Gaza est le nouveau front d’une guerre froide régionale où chaque baril de gaz est un jeton de pouvoir.
I. Le gaz de Gaza : une ressource sous haute tension
A- La cartographie des gisements et l’enjeu financier
Les réserves gazières au large des côtes de Gaza sont estimées à plusieurs milliards de mètres cubes, principalement dans le gisement de Gaza Marine, découvert dès la fin des années 1990 par British Gas (BG, racheté depuis par Shell). Ces gisements se trouvent dans les eaux territoriales revendiquées par l’Autorité palestinienne (AP) et pourraient générer des milliards de dollars de revenus sur la durée de leur exploitation. Pour un territoire palestinien en crise économique chronique et sous perfusion d’aide internationale, ces revenus ne représentent pas un simple bénéfice, mais le potentiel d’une souveraineté économique et d’une autonomie énergétique vitale.
Cependant, ces gisements ne sont qu’une pièce d’un puzzle énergétique bien plus vaste en Méditerranée orientale, incluant les gisements israéliens géants (Tamar, Leviathan) et chypriotes. C’est cette proximité qui rend le blocage israélien, initialement justifié par des « risques pour la sécurité » (craignant qu’une partie des revenus ne finance des groupes armés comme le Hamas), à la fois stratégique et politiquement puissant. Le gaz palestinien est encerclé par le gaz israélien, le transformant d’une bénédiction économique en un levier de chantage et de contrôle.
B-Le grand jeu de la Méditerranée orientale et la ruée européenne
La guerre en Ukraine et la rupture subséquente de l’approvisionnement gazier russe ont catalysé une « ruée » européenne désespérée vers des sources d’énergie alternatives. La Méditerranée orientale, avec ses vastes réserves de gaz naturel liquéfié (GNL) et ses projets de pipelines comme l’EastMed (bien que ce dernier soit incertain), est devenue la nouvelle frontière énergétique.
Dans ce contexte, le gaz de Gaza n’est plus seulement un problème local, il est une composante potentielle de la sécurité énergétique européenne. Le plan d’administration anglo-saxonne, en contournant le blocage direct d’Israël, vise à dégeler l’exploitation pour injecter rapidement du gaz sur le marché, facilitant ainsi la tâche à des alliés comme l’Égypte [3]. En effet, le Caire ambitionne de devenir un hub régional en construisant des gazoducs vers ses terminaux GNL (liquéfaction du gaz en vue de son transport maritime), profitant doublement en tant que pays de transit et producteur.
Ce schéma place les États-Unis, par le biais d’entreprises américaines et d’une administration internationale, au centre d’une réorganisation énergétique. Il s’agit d’une tentative de stabilisation par l’économie, de la création d’un corridor d’intérêts qui lierait les ressources de Gaza à l’infrastructure égyptienne et à la demande européenne, garantissant ainsi une forme de « tutelle » économique sur le conflit.
II-L’ère Trump et le « rééquilibrage » des alliances
A.Le plan de « Gaza à l’américaine » et l’érosion du Grand Israël
L’extrait pointe l’émergence d’un plan d’administration extérieure qui vise à contourner habilement l’annexion totale par Israël. Ce projet, parfois qualifié de « Gaza à l’américaine »[4], est une tentative de solution post-conflit qui marginalise les acteurs locaux, tant palestiniens qu’israéliens, au profit d’une administration temporaire ou internationale garantissant la stabilité, les flux de revenus et, surtout, l’exploitation du gaz.
Cette ingérence, même si elle est présentée comme une solution de « stabilité », est une pilule amère pour la droite et l’extrême droite israéliennes. La notion de « Gaza à l’américaine » érode directement les revendications bibliques du Grand Israël sur les territoires. Le texte prévient que cela « pourrait déclencher une révolte d’extrême droite à Tel-Aviv », car l’idée d’une enclave palestinienne administrée par une puissance étrangère, même alliée, et dont les revenus bénéficieraient à l’AP plutôt qu’à l’État hébreu, est vue comme une défaite idéologique majeure. La convergence en matière de sécurité et de ressources que ce plan vise à créer pourrait ainsi masquer des divisions sous-jacentes bien plus profondes au sein de la coalition gouvernementale israélienne.
B-Le jeu de l’équilibre : Washington vs Tel-Aviv
Sous une administration américaine comme celle envisagée (éventuellement sous la présidence de Trump), le « rééquilibrage » des relations américano-israéliennes est d’autant plus manifeste. Historiquement, la relation a été quasi fusionnelle, mais des signes récents indiquent une tension croissante :
* L’aide à l’Ukraine : le fait que l’administration américaine ait pu utiliser le vote d’Israël à l’ONU contre l’aide à l’Ukraine comme levier, tel que mentionné dans le texte, révèle une détermination relative à ne plus accorder de chèque en blanc inconditionnel à Tel-Aviv.
* L’Iran : l’envie pressante de Netanyahu de mener une guerre contre l’Iran, le « croque-mitaine de Téhéran », se heurte à la lassitude de Washington pour la guerre et aux calculs pragmatiques. Une guerre régionale totale pourrait mettre en péril l’approvisionnement en pétrole et gaz (y compris le gaz israélien), une ligne rouge pour les intérêts mondiaux américains et pour la stabilité énergétique européenne.
* Le « lobby » et la défense : la complexité de la relation est encore alourdie par les subtilités du soi-disant « lobby israélien » à Washington, ainsi que par les allégations d’espionnage et de kompromat. Le secteur de la défense, qui représente des contrats bilatéraux massifs et des transferts de technologies sensibles, est également un acteur puissant qui maintient l’équation complexe, agissant parfois comme un contrepoids aux décisions politiques directes.
En négociant un cessez-le-feu (comme l’aurait fait l’envoyé de Trump, Steve Witkoff, en janvier 2025), Washington montre qu’il est prêt à prendre des initiatives diplomatiques qui vont à l’encontre des vœux belliqueux d’Israël, dans le but de stabiliser le terrain pour l’exploitation des ressources gazières.
III. Les conséquences de la collision : Iran et marginalisation palestinienne
A-Le paradoxe de l’Iran
L’un des paradoxes les plus saisissants de cette dynamique gazière et politique concerne l’Iran. Le Premier ministre israélien a constamment pressé l’administration américaine d’affronter Téhéran. Or, les tentatives d’Israël pour bloquer l’exploitation du gaz de Gaza, couplées à un plan américain de stabilisation énergétique, pourraient avoir l’effet contre-intuitif de renforcer le pouvoir de l’Iran.
Comment ? En prolongeant le cycle de l’instabilité et en marginalisant les dirigeants palestiniens modérés (l’AP) au profit d’une administration étrangère. Les acteurs palestiniens perçoivent souvent l’ingérence occidentale comme une continuation du colonialisme. Cette marginalisation crée un vide de légitimité que des groupes alignés sur l’Iran (tels que le Hamas ou le Jihad Islamique) peuvent exploiter. Si l’exploitation du gaz ne se traduit pas par une amélioration tangible et légitime de la vie des Palestiniens, mais seulement par des revenus pour des entreprises américaines et l’Égypte, elle devient un autre grief contre l’Occident et ses alliés locaux, nourrissant ainsi le narratif de la « Résistance » financée par Téhéran.
B-L’impasse de la gouvernance palestinienne
Le plan qui contourne les dirigeants palestiniens traditionnels (l’AP) tout en désactivant le blocus total israélien crée une situation où tous les acteurs palestiniens sont mis à l’écart. La « mise à l’écart des dirigeants palestiniens », comme le mentionne l’analyse, est une stratégie à haut risque.
L’Autorité palestinienne a désespérément besoin de ces revenus pour sa survie politique et financière. Son exclusion du processus de décision concernant son gaz compromet non seulement sa légitimité face au Hamas mais érode également la possibilité de toute solution politique future basée sur les Accords d’Oslo et la souveraineté.
La solution « anglo-saxonne » pourrait donc résoudre la crise énergétique européenne à court terme, mais elle jette les bases d’une crise de gouvernance encore plus profonde au sein de la société palestinienne, exacerbant l’instabilité à long terme et offrant un terrain fertile aux mouvements radicaux.
La collision imminente
L’histoire du gaz de Gaza est un microcosme des tensions géopolitiques mondiales. Ce n’est pas une simple transaction commerciale, mais l’acte final d’une pièce jouée sur la scène de la Méditerranée orientale, mêlant les thèmes de l’énergie, de la souveraineté, de l’histoire coloniale et de la sécurité.
La convergence des intérêts – la soif européenne de gaz, le besoin égyptien de transit et la volonté américaine de rééquilibrer ses alliances – pourrait forcer l’ouverture du gisement bloqué. Mais cette ouverture, si elle est menée par une administration étrangère qui ignore les revendications nationales israéliennes et palestiniennes, est une formule pour une collision.
Cette collision est imminente : elle oppose les revendications territoriales du « Grand Israël » à un plan de gestion internationale pragmatique ; elle confronte la nécessité palestinienne d’une autonomie économique à l’ingérence extérieure ; et elle met en balance l’impératif de stabilité énergétique mondiale avec le risque d’un embrasement régional exacerbé par l’Iran.
Le gaz au large de Gaza est bien plus que du méthane. Il est le miroir des failles de la paix, le combustible de la discorde et le point de basculement potentiel entre une stabilisation fragile et une déstabilisation totale de la région. L’exploitation de l’« or bleu » ne sera pacifique que si elle est accompagnée d’un véritable accord politique de souveraineté et de justice, sans quoi elle ne servira qu’à attiser les flammes sous un baril de poudre déjà prêt à exploser.γ
[1] https://www.revueconflits.com/du-gaz-en-palestine/
[2] Rapport de 2019 de la CNUCED, explicitement intitulé : «Les coûts économiques de l’occupation israélienne pour le peuple palestinien: le potentiel gazier et pétrolier inexploité».
[3] https://www.association-belgo-palestinienne.be/accord-gazier-entre-lunion-europeenne-israel-et-legypte-un-nouveau-partenariat-de-la-honte/
[4] https://www.huffingtonpost.fr/international/article/que-contient-le-plan-de-trump-pour-gaza-voici-les-20-points-de-ce-nouveau-projet-d-accord_255405.html