Alors que la Tunisie s’enlise dans la crise, le syndicat historique est sommé de transformer son héritage en levier pour l’avenir.
Par A. Kerkeni
La relance économique de la Tunisie bute, depuis des années, sur un obstacle aussi incontournable que controversé : le rôle ambivalent de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). Syndicat historique, gardien des acquis sociaux et acteur politique majeur, l’UGTT se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Son héritage, forgé dans la lutte contre l’oppression, est devenu à double tranchant : bouclier protecteur, pour certains, frein à la compétitivité et aux réformes, pour d’autres.
Si l’État peut, en théorie, imposer des réformes sans l’aval du syndicat, il choisit délibérément de privilégier la paix sociale et le dialogue à la confrontation frontale. Cette prudence reflète moins une faiblesse institutionnelle qu’un calcul stratégique : éviter l’explosion sociale à tout prix. Ainsi, la pression exercée par l’UGTT, through ses avertissements sociaux et ses capacités de mobilisation, reste un paramètre incontournable dans l’équation gouvernementale.
Chaque appel à la grève, chaque désaccord affiché sur des réformes — qu’elles portent sur les subventions, le Code du travail ou la gestion du secteur public — contribue à entretenir un climat de défiance qui refroidit les investisseurs et retarde l’ajustement économique nécessaire. La défense vigoureuse — et souvent légitime — des droits des travailleurs organisés se fait parfois au détriment d’une vision plus large qui inclurait les chômeurs, les précaires et les générations futures.
Pourtant, malgré ces tensions, l’UGTT détient une clé essentielle pour toute sortie de crise négociée. Son devoir historique a évolué : il ne s’agit plus seulement de s’opposer, mais aussi de coconstruire. Le pays a urgemment besoin qu’elle endosse pleinement le rôle de partenaire responsable dans l’élaboration d’un nouveau pacte social pour le XXIe siècle.
Cela suppose une évolution profonde : passer d’un syndicalisme de confrontation à un syndicalisme de proposition et de coresponsabilité. L’UGTT est already engagée dans une mue complexe, développant une expertise technique pour formuler des alternatives crédibles. Son vrai défi est désormais de dépasser son dilemme de représentation : comment concilier la défense légitime de ses bases avec la prise en compte de l’intérêt général, qui inclut les exclus du système formel ?
L’enjeu n’est pas de renoncer aux protections sociales mais de les moderniser : bâtir de nouveaux acquis autour de la formation continue, d’une protection sociale élargie et d’un écosystème favorable à l’investissement et à la création d’emplois durables.
L’État, de son côté, préfère le consensus à l’affrontement stérile. Mais cette préférence pour le dialogue n’est pas illimitée, elle suppose une réciprocité et une volonté de compromis de la part de toutes les parties.
La prospérité future de la Tunisie dépendra de la capacité de l’UGTT à transformer son capital de légitimité et son pouvoir de blocage en une force de proposition constructive. Son héritage n’est pas une cage, c’est une fondation sur laquelle rebâtir. Le pays a besoin qu’elle devienne l’architecte d’une nouvelle voie où justice sociale et efficacité économique deviennent complémentaires. Son devoir, aujourd’hui, est de saisir cette occasion historique.