Tous les analystes et les économistes tunisiens reconnaissent les limites du modèle de développement économique tunisien et proposent de le changer. Mais on ne change pas de modèle économique comme on change de voiture.
Par Mohamed Ben Naceur
L’économie est une trajectoire, une dynamique dans le temps et sur laquelle on peut agir pour mieux l’orienter. Partant, nombreux sont ceux qui avancent que le diagnostic est connu. Non, ce n’est pas du tout évident, car si le diagnostic était vraiment connu, alors pourquoi les solutions n’émergeraient-elles pas ?
La réalité est que la Tunisie s’est piégée dans une forme de prostration et dans le refus du changement. Le pays est verrouillé de l’intérieur. Plusieurs raisons et facteurs expliquent l’inertie tunisienne et son incapacité à s’en sortir, dont :
La réticence au changement
A l’origine du malheur tunisien, il y a un problème d’ordre psychologique. Le peuple tunisien réclame de l’action mais il est naturellement réfractaire aux changements. La Tunisie n’en finit pas de jouer la même pièce depuis des années, celle d’une société bloquée, incapable d’évoluer. Nous devons donc refaire une lecture objective du passé avec les succès et les échecs et, surtout, tirer les enseignements de cette expérience. Mais apurer le passé consiste à nettoyer les écuries, et ce ne sera pas une partie de plaisir.
Les blocages administratifs
L’administration tunisienne, avec ses 650 mille fonctionnaires, n’arrive pas à provoquer le changement et demeure emprisonnée sous une montagne de procédures administratives d’un temps révolu. Cette administration archaïque joue au trouble-fête pour ne rien faire avancer au niveau des réformes. Ainsi, la priorité est de réformer l’État d’une manière générale et l’administration en particulier. Il n’est plus possible que l’administration reste le premier employeur du pays. C’est inadmissible et contre-productif car pour embaucher une personne, il faut prélever plus d’impôt et créer une tâche de plus. Aujourd’hui, l’administration tunisienne doit se moderniser en se mettant au numérique et à l’intelligence artificielle.
La machine économique
Trois déficiences de nos mécanismes économiques expliquent la déception sur la croissance de la période récente. Les exportations n’ont pas suivi la demande extérieure, la production intérieure n’a pas suivi la demande finale et l’emploi a trop peu suivi la production. Tout se passe comme si, à ces trois niveaux, des freins s’opposaient au fonctionnement normal des mécanismes économiques, conduisant au total à des gaspillages d’énergie et à un mauvais rendement global de notre économie et, in fine, à une sous-utilisation des capacités du pays.
Premier rouage déficient : la croissance extérieure n’entraîne pas assez nos exportations
Un premier rouage de la croissance, le moteur du commerce extérieur, semble grippé. L’économie tunisienne saisit de moins en moins les opportunités offertes par l’expansion du commerce mondial comme le montrent les chiffres récents de nos exportations. Le volume de nos exportations affiche un recul et ceci, malgré la dépréciation du dinar. De même, les exportations tunisiennes vers la Libye demeurent encore très en dessous du potentiel. Si nos exportations avaient tout simplement suivi l’augmentation des importations de nos partenaires commerciaux (sans augmenter ni diminuer notre part dans leurs importations), nous aurions gagné près d’un point de croissance par an, c’est-à-dire plusieurs centaines de milliers d’emplois au total. Il est utile de trouver des solutions à tous ces freins qui nous font perdre de nombreuses opportunités.
Deuxième rouage déficient : la demande entraîne mal notre production intérieure
Si notre secteur productif national fonctionnait avec un bon rendement, il devrait saisir pleinement toutes les opportunités offertes par l’augmentation de la consommation et, plus généralement, de la demande. Or, une part plus importante de la demande tend à se reporter sur les importations et seulement une part très minime sur la production nationale. La demande intérieure tunisienne totale (consommation et investissement) n’a pas été médiocre dans l’ensemble. Cependant, la hausse des taux d’intérêt a beaucoup affaibli cette demande intérieure (investissement et consommation) et, au final, la croissance économique. Malheureusement, avec de tels taux, nous ne pouvons pas espérer une croissance plus forte que celle de la croissance démographique.
Troisième rouage déficient : la croissance n’entraîne plus l’emploi
Un dernier rouage essentiel est la chaîne de transmission entre la croissance et l’emploi. Un défaut de nos mécanismes économiques souvent souligné est que la croissance entraîne trop peu l’emploi en Tunisie. En effet, depuis très longtemps, l’essentiel de la croissance a été réalisé par des gains de productivité du travail ; l’emploi n’a que très peu augmenté, voire pas du tout.
Comment augmenter le rendement de l’économie tunisienne ?
Partant de cet amer constat, nous proposons quelques orientations qui nous semblent se dégager des analyses précédentes.
Le premier point est de trouver le bon équilibre entre les mécanismes de marché et l’obligation légale ou réglementaire. Il ne faut pas trop se focaliser sur la réglementation tant que celle-ci manque de qualité, d’adaptabilité et, surtout, d’efficacité. Alors que la réglementation a pour objectif une croissance harmonisée et inclusive, celle-ci, mal adaptée, peut avoir tendance à réfréner le dynamisme et donc les capacités d’offre.
Le second point est de libérer les ressorts naturels de l’économie, c’est-à-dire de « faire mieux marcher les marchés », ce qui ne veut pas dire les laisser en toute liberté, mais les rendre plus efficaces. Cela concerne le marché des biens et services où des progrès restent à faire dans les secteurs des anciens monopoles publics et dans d’autres domaines comme la distribution d’eau, etc. Le rôle de l’Etat est de veiller à ce que la concurrence joue bien son rôle stimulant, ce qui nécessite de « bonnes » règles du jeu. C’est là un enjeu de taille pour notre économie.
Le troisième point est de rechercher les systèmes fiscaux et sociaux qui ne pénalisent pas inutilement l’initiative et la réussite. De ce point de vue, les allègements d’impôts et de charges, compensés au moins en partie par des économies pour éviter le déficit, peuvent être des éléments importants d’une politique d’offre. Il y a là beaucoup de travail.
Le quatrième point est de faire jouer effectivement les effets d’entraînement dans tous les domaines où ils sont possibles : politiques d’enseignement, de recherche, d’innovation. Dans ces domaines, le système éducatif tunisien est aux abois. Celui-ci, il faut le reconnaître, produit trop souvent des diplômés de second choix. Côté recherche, tout le monde est aujourd’hui d’accord sur le fait que le modèle de recherche et d’innovation doit être en interaction plus directe avec la réalité et la demande sociale. En langage économique, on dit que le modèle « interactif » prend le pas sur le système « linéaire » traditionnel. L’enseignement supérieur doit être en interaction directe avec la recherche et les deux doivent être en interaction avec l’économie dans son ensemble.
Enfin, il est essentiel de repenser l’efficacité globale de l’économie dans toutes ses composantes sociales, ce qui est un des rôles clés de l’État. C’est à lui que revient le rôle de limiter les rigidités qui s’opposent aux ajustements du marché. Il faut surtout éviter que la croissance ne s’accompagne pas du développement et ne soit pas créatrice d’emplois. L’amélioration du rendement de la machine économique tunisienne ne peut être obtenue qu’en débloquant un à un les rouages naturels de l’économie.