Dans le poème « Châtiment de l’orgueil », Baudelaire mentionne ces vers : « Jésus, petit Jésus ! Je t’ai poussé bien haut / Mais si j’avais voulu t’attaquer au défaut / De l’armure, ta honte égalerait ta gloire / Et tu ne serais plus qu’un fœtus dérisoire ! » L’atteint de mégalomanie, espèce de folie pour les tenants de la psychiatrie, surestime son ego physique, psychique ou les deux réunis. Muni de cette manie, l’homme se croit tout permis.
Ainsi vivent Trump et Ghannouchi. Mais bien d’autres abrutis cèdent à l’irrésistible attrait de ce parti pris. Parmi eux figure le Cheikh Ben Mrad qui désapprouva Bourguiba. Tahar El Haddad écrivit un bel ouvrage titré, comme chacun sait, « Notre femme dans la charia et la société ». Trop sûr de lui et de sa fonction cléricale, Ben Mrad se permit de publier un pamphlet que voici : « La damnation sur la femme d’El Haddad et ceci est un acompte ‡ valoir en attendant que je lise l’ouvrage ª. L’obtus disqualifie un livre avant de l’avoir lu. Le principal défaut du mégalo donne à voir son culot. Ni vous ni moi n’aurions avisé sans avoir, au moins, feuilleté le bouquin. L’effronté, seul, agit ainsi, par mégalomanie. Outré par l’hybris, Bourguiba prit appui sur Taha Hussein, réhabilita le cheikh Tahar El Haddad et désavoua Ben Mrad. Passons à Trump, maintenant.
Pris d’instabilité psycho-motrice, il dit pis que pendre Zahran Mamdani, puis, sans préavis, va le voir, le traite en bon ami et félicite le maire exemplaire. Le propos et son contraire ne dérangent guère le mégalomane extraordinaire tant le toupet lui permet le surplomb de la contradiction. Soudain, Zorro est arrivé, Ghannouchi arrive au Bardo. Il attend un long moment devant son Parlement.
Comment demeure fermée, pour moi, l’entrée du lieu où je fus le roi ? Hélas, la mégalomanie a ses lois que le réalisme historique ne connaît pas.
Au moment où, déjà, il n’était plus solvable, ce grand chef de la mafia se prenait, encore, pour l’intouchable. Passons du Bardo à la superbe nudité affichée par Brigitte Bardot.
Un tantinet mégalo, vu sa notoriété justifiée, elle s’autorise, en toute ignorance de cause, à pleurnicher sur le sort des moutons égorgés. Or, les strictes prescriptions charaïques, afférentes, entre autres codifications, au couteau à lame bien aiguisée, protègent l’animal sacrifié. La brusque rupture du lien établi entre la tête et les jambes élimine, d’un coup, la conscience de la souffrance.
En matière de supercherie, la même connerie unit Trump, Ben Mrad, Brigitte Bardot et Ghannouchi. Brigitte Bardot seule, paraît à excuser tant elle brilla dans « Et Dieu créa la femme « , ce film inoubliable, à voir et à revoir.
Toutefois, nous sommes tous réunis par l’universelle mégalomanie. Quand le manifestant, sur l’agora, crie et lorsque l’assis, chez lui, écrit, les deux s’imaginent changer le cours de la vie. Da3wa ! Selon Épictète, « il y a des choses qui dépendent de nous et d’autres qui ne dépendent pas de nous ».
Voilà de quoi modérer l’appétit de la mégalomanie. Pour Aristote, la vie au sein de la Cité prémunit contre les outrances et la sauvagerie de la mégalomanie. Dans l’ »éthique à Nicomaque », il écrit au IVe siècle avant J.C. : « Un homme sans vie sociale est soit une boîte, soit un Dieu ». “Make América Great Again et “Grand Israël donnent à voir l’accès au sommet conquis par l’a priori de la mégalomanie. Les deux formulations dévoilent, chez les sionistes et leur parrain, la propension expansionniste. Le Canada est à moi, dit Trump. La Cisjordanie est à moi, dit Netanyahu. L’Ukraine m’appartient, ajoute le maître du Kremlin.
L’installation sur les hauteurs politiques de la stratification sociale favorise l’état d’esprit nimbé de mégalomanie. Les épris de libertés publiques tâchent, parfois, de dégonfler cette baudruche. Mais, noblesse oblige, le rédacteur d’une missive adressée aux piégés par la mégalomanie exacerbée ne saurait omettre de mentionner la grandeur : « Messieurs qu’on nomme grands, je vous fais une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps « , écrit le déserteur sans peur.
Quant à Guermadi, il écrit : « Avec ou sans président, on vit « . Mais comment venir à bout de la mégalomanie, cet éprouvé un peu fou, quand la vie est si courte ? Aragon n’oublie pas de mentionner la principale difficulté : « Le temps d’apprendre ‡ vivre, il est déjà trop tard « . γ