Mira Murati : L’Architecte Invisible de l’IA

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Par Dr Sami Ayari*

De Vlorë à San Francisco, l’histoire d’une femme qui a choisi de réinventer la relation entre humains et machines.

À l’ombre des montagnes et des ports
Mira (Ermira) Murati naît en décembre 1988 à Vlorë, petite ville portuaire du Sud de l’Albanie, lovée entre la mer Adriatique et les montagnes. C’est une cité de lumière et de silence, bâtie sur la mémoire et les contradictions : elle porte en elle les cicatrices d’un communisme fermé, l’Albanie d›Enver Hodja qui vient de s’effondrer, et la promesse d’un monde nouveau, fragile comme une barque lancée au large.
L’Albanie de son enfance est un pays qui se découvre à peine : pénuries, routes précaires, isolement culturel. Ici, tout manque sauf l’imagination. Et Mira grandit dans cette contrainte comme on cultive une force invisible. Elle passe ses journées à observer les vieux chantiers navals, à dévisser les jouets pour en comprendre les rouages, à écouter les anciens raconter les légendes de la mer. Pour elle, chaque objet est un récit en puissance.
Son père, ingénieur discret et minutieux, lui transmet l’amour des mécanismes et la discipline du geste technique. Il ne parle pas beaucoup, mais quand il le fait, ses mots sont précis : « Chaque vis compte. Chaque plan est un destin. » Sa mère, professeure de lettres, lui ouvre l’univers des histoires, de la poésie albanaise, des contes qui traversent les siècles. De cette double influence naît un esprit hybride : capable d’osciller entre poésie et équations, entre récits et algorithmes.
À 8 ans, elle confie un soir à un camarade :“Un jour, les machines auront des histoires à nous raconter.“
Ce n’est pas une phrase d’enfant. C’est une intuition qui deviendra le fil rouge de sa vie.
La maison familiale est modeste, mais pleine de livres et de conversations. Le soir, autour d’une lampe basse, Mira écoute des lectures de poésie, observe les étoiles au-dessus du port, et s’interroge sur la façon dont les rêves se transforment en réalités. Elle développe très tôt un goût pour la synthèse : assembler les savoirs, relier des mondes qui semblent étrangers. Cette faculté, qu’elle ne nommera pas encore, sera plus tard l’empreinte de son travail dans l’IA.
Ce contexte albanais, entre privation et inventivité, forge sa manière d’aborder le monde : avec humilité et curiosité, mais aussi avec l’intuition qu’une idée, pour vivre, doit être bâtie, testée, partagée. Elle garde en elle la force d’une métaphore, répétée plus tard : “Construire une machine, c’est comme bâtir un pont entre deux rives invisibles.”
À seize ans, Mira décroche une bourse pour intégrer l’United World College du Pacifique au Canada. Ce départ marque un premier pont vers l’inconnu : quitter Vlorë, sa ville portuaire, ses montagnes, ses odeurs de mer et d’huile d’olive, pour un campus cosmopolite où se rencontrent des jeunes venus des quatre coins du monde. Ce fut un choc culturel, une immersion totale, une découverte : elle apprit à voir la diversité comme un levier de pensée. Elle sut écouter des visions opposées, traduire des émotions en concepts, et percevoir dans les différences une richesse. Pour elle, les mathématiques ne sont plus seulement une discipline, mais une langue universelle, un outil pour créer du commun dans un monde fragmenté.
Elle poursuit ensuite ses études aux États‑Unis. À Colby College, elle obtient un diplôme en mathématiques, s’immergeant dans l’abstraction et la rigueur logique, et cultivant un goût profond pour la pensée conceptuelle. Puis à Dartmouth College, elle décroche un diplôme d’ingénierie mécanique, touchant à la matière, à la précision, et à la dimension tactile de la création. Elle y forge une conviction : penser les équations est une chose, mais les matérialiser, c’est transformer le monde.
Entre ces deux étapes, elle adopte une maxime qui la guidera toute sa vie : “Ideas are fragile until you build them “ (Les idées sont fragiles tant qu’on ne les a pas construites.)
Ses années d’études se transforment en un laboratoire intellectuel où elle apprend à conjuguer abstraction et pratique, théorie et expérimentation. Elle développe alors une conscience aiguë : la technique sans humanité est stérile, la puissance sans sens devient dangereuse.

Premiers pas : de Tesla aux interfaces du futur
Après l’obtention de ses diplômes, Mira choisit l’industrie avec la curiosité d’une exploratrice et la rigueur d’une ingénieure. Chez Goldman Sachs à Tokyo, elle vit une immersion intense dans la finance mondiale. Elle y découvre les mécanismes du capital, mais comprend vite que les chiffres, s’ils ne servent pas à transformer la vie des personnes, laissent un goût amer.
Elle rejoint ensuite Zodiac Aerospace, plongeant dans l’univers aéronautique. Là, la précision devient un art : chaque pièce doit être irréprochable, chaque système pensé comme une œuvre d’ingénierie. C’est là qu’elle apprend la patience et l’exigence du métier.
En 2013, elle intègre Tesla comme Senior Product Manager pour le Model X. Aux côtés d’Elon Musk, elle touche à l’adrénaline des projets impossibles, aux nuits blanches, aux défis où chaque idée doit se matérialiser. Elle comprend alors que la technologie n’est pas seulement un moteur : c’est un récit que l’on raconte pour inspirer.
Chez Leap Motion, elle explore l’univers des interfaces homme‑machine. Elle s’y passionne pour ces zones frontières où le geste humain se transforme en langage numérique, et où la machine devient sensible, presque vivante.
Un collègue se souviendra :“ Mira avait cette façon rare de voir dans un prototype raté une promesse encore invisible.“
Ces expériences forgent sa vision : elle ne veut pas seulement construire des produits, mais ériger des ponts entre visions, disciplines et êtres humains.

L’ascension chez OpenAI : la cheville ouvrière de l’IA
En 2018, Mira rejoint OpenAI. Au début, peu la connaissent. Mais elle devient rapidement une figure clé : derrière GPT‑3, DALL·E, ChatGPT, elle coordonne, oriente, inspire. Elle est la médiatrice entre chercheurs, ingénieurs, designers et utilisateurs.
En mai 2022, elle devient Chief Technology Officer. En novembre 2023, lors de la crise interne autour de Sam Altman, elle assure l’intérim de CEO. Hoodie sobre, regard déterminé : le monde découvre alors l’architecte invisible derrière la révolution de l’IA.
Lors d’une allocution devant ses équipes, elle déclare :“AI is not about replacing humans. It’s about amplifying what we already are.“ (L’IA ne consiste pas à remplacer les humains, mais à amplifier ce que nous sommes déjà.)
Elle devient alors une voix écoutée sur la scène mondiale : ses interventions mêlent technique, éthique et vision philosophique. Elle parle d’IA comme d’un langage, d’un outil de création collective, d’un moyen de renforcer l’autonomie humaine.
Mais cette ascension s’accompagne aussi d’une profonde introspection. Elle voit l’IA non comme une fin, mais comme un moyen : un moyen de bâtir des ponts entre disciplines, cultures et générations. 

Thinking Machines Lab : la renaissance
En 2024, Mira Murati prend une décision inattendue : quitter OpenAI, où elle occupe alors le poste stratégique de Chief Technology Officer et incarne l’une des figures centrales du développement de ChatGPT et de l’intelligence artificielle générative. Ce choix surprend l’écosystème technologique mondial, tant son rôle au cœur de la révolution de l’IA semble incontournable. Pour beaucoup, c’est un moment de rupture ; pour elle, c’est un nouveau commencement. Derrière cette décision se cache une conviction profonde : l’innovation ne se nourrit pas du confort, mais de la liberté de penser, d’expérimenter et de se réinventer. Elle confie à ses collaborateurs :“ L’innovation ne se nourrit pas du confort. “
Mira explique que rester au sommet d’une entreprise leader en IA aurait pu signifier entrer dans une zone de confort, où les décisions stratégiques se prennent dans des logiques de performance et d’échelle, mais où la créativité et l’indépendance se trouvent contraintes. Elle souhaite, au contraire, ouvrir un espace nouveau : un laboratoire capable de penser l’IA autrement, en la plaçant au service de l’humain, et non comme un simple produit commercial.
En février 2025, elle fonde Thinking Machines Lab à San Francisco, une entreprise conçue comme un laboratoire d’idées et d’expérimentations radicales. Son ambition dépasse celle de créer des modèles d’IA : elle veut inventer un écosystème où recherche, technologie, éthique et ouverture se conjuguent. Le laboratoire repose sur trois piliers fondateurs :

  • Multimodalité : construire une IA capable de comprendre et de dialoguer à travers textes, voix, images et vidéos, avec une fluidité naturelle.
  • Transparence : rendre l’IA explicable, compréhensible et accessible, en adoptant une approche open-source.
  • Humanité : inscrire chaque innovation dans un cadre éthique clair, respectueux des droits, de la dignité et de la diversité des utilisateurs.

L’annonce de Thinking Machines Lab attire immédiatement l’attention des géants technologiques et de la sphère financière. Mark Zuckerberg lui propose une offre prestigieuse : diriger un département d’IA inédit chez Meta, avec carte blanche et un budget de plusieurs centaines de millions de dollars. Une proposition qui témoigne de son influence et de la valeur stratégique de sa vision. Mais Mira refuse, convaincue que son chemin doit rester indépendant. Elle rejette aussi d’autres initiatives majeures portées par des consortiums internationaux : elle ne veut pas que son projet devienne la filiale d’un rêve qui n’est pas le sien. Elle confie à ses proches :“Je veux bâtir un espace qui ne soit pas assujetti aux logiques de marché ou aux pressions institutionnelles. Thinking Machines Lab doit rester libre “.
En juillet 2025, Thinking Machines Lab franchit une étape majeure : une levée de fonds de 2 milliards de dollars, qui propulse sa valorisation à 12 milliards dès sa première année. Ce succès témoigne de l’adhésion des investisseurs à sa vision, mais aussi de son charisme : deux tiers de l’équipe sont issus d’OpenAI, attirés par l’audace et la liberté intellectuelle qu’elle incarne.
En septembre 2025, le laboratoire révèle ses premiers travaux : des modèles d’IA déterministes, conçus pour offrir plus de contrôle, de transparence et de confiance aux utilisateurs. Dans la foulée, Mira annonce le lancement d’une plateforme open-source, conçue comme une « agora numérique » : un espace collaboratif où chercheurs, startups et citoyens pourront cocréer, personnaliser et améliorer l’intelligence artificielle. Elle résume ainsi sa vision :“L’avenir ne se décrète pas dans des bureaux feutrés ; il se bâtit dans des espaces ouverts, où chacun peut contribuer, apprendre et réinventer. ”
Pour Mira, Thinking Machines Lab n’est pas seulement un laboratoire : c’est un manifeste. Un lieu où la technologie devient un acte collectif, un pont entre les mondes, une plateforme pour réinventer la relation entre humains et machines. Elle voit dans cette aventure une continuité de son parcours : être la passeuse d’un futur où l’intelligence artificielle amplifie l’humanité plutôt que de la remplacer.
“ Je ne veux pas que Thinking Machines Lab devienne la filiale d’un rêve qui •n’est pas le mien. ”
Mira Murati porte un rêve universel : celui d’une technologie qui libère. Consciente des dangers, perte d’emplois, déséquilibres de pouvoir, risques existentiels, elle choisit une voie différente : une IA centrée sur l’humain, guidée par la dignité et la créativité partagée. À Accra, elle résume : “My dream is not that AI writes poems better than humans. My dream is that every human feels empowered to dream bigger because of AI.”
Pour elle, l’héritage se mesure à l’impact collectif: créer une culture où chaque génération ose rêver et agir. Mira s’inscrit ainsi comme une bâtisseuse invisible, architecte d’un futur où se dessinent de nouveaux ponts entre l’humain et la machine.

*Cofondateur et coordinateur général du Tunisia CyberShield,
Cofondateur et coordinateur général de la Tunisian AI Society

 

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