Par A. Kerkeni
La paix des accords cache-t-elle une stratégie d’occupation renforcée ?
Alors que les Émirats, le Maroc et Bahreïn multiplient les accords avec Tel-Aviv, l’expansion israélienne s’intensifie sur le terrain. Loin de freiner l’occupation, la normalisation diplomatique semble l’alimenter, provoquant une onde de choc dans toute la région.
Des poignées de main qui renforcent l’occupation
Les images de dirigeants arabes serrant la main aux responsables israéliens ont fait le tour du monde. Derrière ces gestes symboliques se cache une réalité plus complexe : chaque accord commercial, chaque vente de drones, chaque traité signé renforce paradoxalement la capacité d’Israël à étendre son emprise territoriale. Les Émirats arabes unis ouvrent la voie avec des partenariats technologiques et commerciaux d’envergure. Le Maroc, de son côté, s’équipe en drones israéliens, modernisant son arsenal militaire. Bahreïn complète ce trio en normalisant officiellement ses relations diplomatiques. Mais contrairement aux espoirs de paix affichés, ces rapprochements ne freinent pas l’expansion israélienne – ils la conditionnent et l’accélèrent.
Le plateau du Golan, laboratoire de l’expansion
Sur le terrain, les projets d’expansion prennent forme. Le plateau du Golan, territoire syrien occupé depuis 1967, devient un laboratoire grandeur nature de cette stratégie. Les autorités israéliennes prévoient de doubler le nombre de colons dans cette région stratégique, tout en déployant des unités blindées le long de la zone démilitarisée. Cette militarisation s’accompagne d’un processus de «judaïsation» des terres, visant à modifier durablement la composition démographique et culturelle des territoires occupés. Une stratégie qui s’étend bien au-delà du Golan, touchant l’ensemble des territoires palestiniens.
Les répercussions de cette expansion se font déjà sentir aux quatre coins de la région. L’Égypte, anticipant des déplacements massifs de population ou des débordements militaires, entreprend la construction d’un mur de béton à sa frontière avec Gaza. Une infrastructure défensive qui témoigne des craintes du Caire face à l’escalade. La Jordanie fait face à une menace plus existentielle encore. Dans la vallée du Jourdain, l’expansion des colonies israéliennes déplace les communautés bédouines traditionnelles et assèche les aquifères naturels, menaçant l’équilibre démographique et la sécurité hydrique du royaume.
Syrie et Liban sous pression
Plus au Nord, la Syrie et le Liban demeurent sous l’emprise des positions fortifiées israéliennes. Washington intensifie la pression sur ces deux pays pour qu’ils rejoignent le mouvement de normalisation, dans une stratégie visant à isoler les derniers résistants à ce nouvel ordre régional. Cette pression s’inscrit dans une logique plus large de reconfiguration des alliances moyen-orientales, où les États-Unis et leurs alliés cherchent à imposer un rapport de force favorable à Israël dans l’ensemble de la région.
Derrière ces évolutions se dessine le projet d’un «Grand Israël» qui dépasse largement les frontières internationalement reconnues de l’État hébreu. Cette vision implique non seulement l’absorption progressive des territoires palestiniens, mais aussi l’établissement d’une hégémonie sur l’ensemble du monde arabe. D’un côté, ce projet «avale les frontières» par l’expansion territoriale directe. De l’autre, il «bafoue la souveraineté» des États qui lui résistent, imposant un nouveau rapport de force régional où la normalisation diplomatique devient un instrument de domination plutôt que de pacification.
L’analyse de ces développements soulève une question fondamentale : la normalisation des relations israélo-arabes constitue-t-elle réellement un processus de paix, ou masque-t-elle une stratégie d’expansion territoriale et d’hégémonie régionale ? Les faits sur le terrain semblent pencher pour la seconde hypothèse. Loin de freiner l’occupation, les accords de normalisation paraissent la légitimer et l’accélérer, transformant la diplomatie en instrument d’une ambition géopolitique plus vaste. Cette dynamique redessine profondément la carte du Moyen-Orient, avec des conséquences qui dépassent largement le cadre du conflit israélo-palestinien pour toucher l’ensemble de l’équilibre régional. Une transformation dont les répercussions se feront sentir pendant des décennies.
Gaza : laboratoire d’une stratégie de destruction totale
L’offensive israélienne à Gaza, débutée en octobre 2023, révèle une nouvelle dimension de la stratégie israélienne qui dépasse largement le cadre d’une simple opération militaire. Les bombardements massifs, qui ont fait des dizaines de milliers de victimes civiles, s’inscrivent dans une logique de destruction systématique des infrastructures civiles, des hôpitaux, des écoles et des lieux de culte. Cette campagne militaire d’une ampleur inédite transforme Gaza en un terrain d’expérimentation pour des tactiques qui pourraient être reproduites ailleurs dans la région. La destruction quasi totale du système de santé gazaoui, l’anéantissement des universités et la démolition de quartiers entiers révèlent une stratégie visant non seulement à éliminer la résistance armée, mais à rendre impossible toute reconstruction d’une société palestinienne viable.
Les événements du 7 octobre 2023 ont fourni à Israël un prétexte pour accélérer ses projets d’expansion territoriale sous couvert de «sécurité nationale». Cette instrumentalisation du trauma permet de légitimer auprès de l’opinion publique internationale des mesures qui auraient été difficilement acceptables en temps normal. La rhétorique sécuritaire devient ainsi un multiplicateur de force pour les projets de colonisation. Les plans de doublement des colons sur le plateau du Golan, mentionnés précédemment, s’appuient désormais sur cette nouvelle donne géopolitique pour accélérer leur mise en œuvre. De même, l’expansion en Cisjordanie s’intensifie sous prétexte de créer des «zones tampons» de sécurité.
Paradoxalement, l’offensive à Gaza n’a pas remis en cause les accords de normalisation avec les pays arabes, mais les a plutôt renforcés. Les Émirats arabes unis, le Maroc et Bahreïn ont maintenu leurs relations diplomatiques et commerciales avec Israël, malgré les images de destruction diffusées quotidiennement depuis Gaza. Cette continuité révèle la solidité des intérêts économiques et sécuritaires qui sous-tendent ces accords. Les contrats d’armement, les partenariats technologiques et les investissements mutuels créent des liens d’interdépendance qui résistent aux pressions de l’opinion publique arabe, massivement opposée à l’offensive israélienne.
L’effet Gaza sur la stratégie régionale
L’offensive à Gaza produit des effets en cascade sur l’ensemble de la stratégie israélienne au Moyen-Orient. Elle permet d’abord de tester la réaction de la communauté internationale face à une escalade militaire majeure, révélant les limites du droit international et l’impuissance des institutions multilatérales. Cette «leçon de Gaza» influence directement les calculs stratégiques israéliens concernant d’autres fronts potentiels. Les menaces répétées contre le Liban, les bombardements en Syrie et les tensions avec l’Iran s’inscrivent dans cette logique d’escalade contrôlée, où Gaza sert de référence pour mesurer les seuils de tolérance internationale.
L’offensive à Gaza accélère également la polarisation régionale entre les pays normalisateurs et ceux qui maintiennent leur opposition à Israël. Cette division renforce la stratégie israélienne de fragmentation du monde arabe, empêchant l’émergence d’un front uni contre l’expansion territoriale. L’Iran et ses alliés régionaux – Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen, certaines milices irakiennes – se retrouvent isolés face à un bloc israélo-arabe de plus en plus cohérent. Cette nouvelle configuration géopolitique offre à Israël une marge de manœuvre inédite pour poursuivre ses objectifs d’expansion sans craindre une riposte coordonnée.
Gaza comme modèle exportable
L’expérience gazaouie devient un modèle potentiellement exportable vers d’autres territoires palestiniens. Les tactiques de siège, de destruction systématique et de déplacement forcé de population testées à Gaza pourraient être appliquées en Cisjordanie, particulièrement dans les zones stratégiques comme la vallée du Jourdain. Cette perspective transforme Gaza en laboratoire grandeur nature d’une stratégie de «nettoyage territorial» qui dépasse le cadre palestinien pour s’étendre à l’ensemble du projet de «Grand Israël». Les leçons tirées de cette offensive nourrissent les plans d’expansion future et redéfinissent les méthodes d’occupation.
L’absence de sanctions internationales significatives suite à l’offensive à Gaza renforce la conviction israélienne que l’expansion territoriale peut se poursuivre sans conséquences majeures. Cette impunité de facto devient un accélérateur puissant de la stratégie d’occupation, encourageant une escalade dans les méthodes et les objectifs. Le soutien inconditionnel des États-Unis, malgré les critiques de façade, garantit à Israël une protection diplomatique qui lui permet d’ignorer les résolutions internationales et les appels à la retenue. Cette couverture géopolitique transforme l’offensive à Gaza en précédent pour de futures opérations d’expansion territoriale.
Vers une nouvelle doctrine militaire régionale
L’offensive à Gaza marque l’émergence d’une nouvelle doctrine militaire israélienne qui combine destruction massive, guerre psychologique et instrumentalisation médiatique. Cette approche «totale» vise à briser non seulement la résistance armée, mais aussi la volonté de résistance des populations civiles. Cette doctrine, testée et affinée à Gaza, devient un outil stratégique pour l’ensemble de la région. Elle redéfinit les règles d’engagement militaire au Moyen-Orient et influence les calculs stratégiques de tous les acteurs régionaux, contraints de s’adapter à cette nouvelle réalité géopolitique. L’offensive à Gaza ne constitue donc pas un épisode isolé du conflit israélo-palestinien, mais bien un élément central de la stratégie israélienne d’expansion et d’hégémonie régionale. Elle révèle comment la violence extrême peut devenir un instrument de transformation géopolitique, redéfinissant les équilibres de force au Moyen-Orient pour les décennies à venir.