Notation souveraine de la Tunisie : Entre apparences et réalités

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Par Bechir Ben Mohamed

 L’agence de notation japonaise R&I vient d’émettre son avis sur le risque souverain de la Tunisie en relevant la perspective pays de négative à stable.  Une nouvelle devant inciter à l’optimisme, quoique, pensent d’aucuns, la « performance » nationale soit beaucoup plus « artificielle » que réelle dans un contexte économique encore délicat.

La précédente note attribuée au pays par l’agence date de septembre 2024, quand la Tunisie était notée B- assortie d’une perspective négative avec des perspectives, signe d’une position spéculative et d’un pays à risque. Aujourd’hui, le pays est relativement dans une posture meilleure et échappe à une dégradation fort déstabilisatrice.

 Selon R&I, l’économie tunisienne se rétablit…
L’agence R&I conclut que l’économie tunisienne est en voie de redressement. La révision de la notation de l’économie tunisienne est principalement due à des équilibres économiques malgré l’absence de soutien financier du FMI.

Premièrement, le compte extérieur s’améliore nettement en relation avec la baisse du déficit courant à 1.7% du produit intérieur brut (PIB), la hausse des réserves de change et l’apaisement des tensions sur la liquidité en devises et ce, malgré « l’absence de perspective claire d’obtenir un soutien financier du Fonds monétaire international ». L’agence R&I estime que « le déficit courant devrait néanmoins remonter légèrement à 2-3% dans les prochaines années en raison de la hausse attendue des importations d’énergie et de biens de consommation ». Elle considère par ailleurs que les risques liés à l’augmentation des droits de douane américains sont « limités ».

Deuxièmement, le compte public est sous contrôle, traduisant une amélioration de la gestion des finances publiques, comme en témoigne la réduction du déficit budgétaire à 6% du PIB en 2024, alors que le gouvernement compte le ramener à 5,5% en 2025 grâce à une meilleure rationalisation des dépenses de gestion, dont la masse salariale. Dans la foulée, le ratio de la dette publique est en baisse « de manière modérée », mais exprime toujours l’engagement du gouvernement à redresser les équilibres budgétaires, ajoutant que « les incertitudes entourant le remboursement de la dette diminuent ».

Troisièmement, la croissance économique est positive et a atteint 1,4% en 2024, sur fond de normalisation des conditions climatiques et de rebond du tourisme. Ce rythme doit, selon R&I, se maintenir dans l’avenir, arguant que « si la production agricole et le tourisme continuent leur progression régulière, la croissance du PIB devrait se maintenir entre 1 % et 2 % en 2026 et au-delà », précise le rapport de l’agence R&I.

Quatrièmement, la Tunisie gagne en stabilité politique et en confiance, suite à la tenue d’élections présidentielles sans heurts majeurs, ce qui est, selon l’agence japonaise, un témoignage de confiance.
Somme toute, l’agence R&I « positive » le comportement de l’économie tunisienne, même si elle pointe légèrement la dépendance de la Tunisie à l’environnement extérieur et surtout la forte dépendance à l’Union européenne, principal partenaire commercial du pays, ce qui n’est pas nouveau.

…mais la situation est réellement plus compliquée
Certes, nombre d’indicateurs macroéconomiques se sont améliorés, en particulier les indicateurs des paiements extérieurs, ce qui écarte le pays des risques de défaut, mais cette amélioration comptable se doit d’être analysée en profondeur pour en déceler les raisons et en juger la soutenabilité économique.

Premièrement, en ce qui concerne les équilibres extérieurs, le solde courant s’est amélioré non grâce à une bonne performance à l’exportation, mais surtout en raison d’un rythme décéléré des importations sous l’effet d’une activité économique molle et d’un investissement atone. D’ailleurs, les importations des matières premières et des produits semi-finis ont enregistré des taux d’accroissement très faibles, voire négatifs. A défaut de retour de l’investissement, la position extérieure du pays ne peut être soutenable, surtout que l’activité touristique reste saisonnière et très vulnérable à tout choc. Par ailleurs, si l’on observe le niveau élevé et en hausse continuelle des engagements extérieurs nets du pays (investissements et dettes extérieurs), les risques financiers extérieurs sont bien réels et à ne pas sous-estimer.

Deuxièmement, à propos des équilibres budgétaires, l’amélioration comptable du déficit et de la dette est importante, mais la question est de savoir si le financement par une fiscalité « exorbitante » sur fond d’augmentation du barème d’impôt en 2024 est soutenable à moyen et long terme. Parce que, c’est grâce à la révision en hausse du taux marginal supérieur d’impôt et de la contribution conjoncturelle exceptionnelle des entreprises que le déficit a, dans une large mesure, pu être réduit. Ceci sans compter les effets d’éviction de la dette intérieure et le volume des arriérés de l’Etat auprès des entreprises du secteur privé qui ne sont pas comptabilisés.

Troisièmement, s’agissant de la croissance économique, son niveau reste toujours très faible et en deçà de sa moyenne de long terme. De surcroît, le retour de l’activité ne doit pas se limiter à l’agriculture et au tourisme, deux secteurs extrêmement vulnérables aux conditions climatiques et à la conjoncture mondiale, mais surtout doit prendre en compte les enjeux de la nécessaire réindustrialisation de l’économie tunisienne, de laquelle dépendront l’atteinte du plein emploi, l’innovation et la compétitivité nationale.

Quatrièmement, la confiance n’est pas totale et le climat général dans le pays n’est pas aussi « stable » au regard des tensions qui existent entre le pouvoir et certains partenaires sociaux et formations politiques et syndicats. D’autant plus que la stabilité politique louée par l’agence R&I ne s’est encore pas matérialisée au quotidien des Tunisiens, si l’on songe aux tensions sur le pouvoir d’achat, le niveau élevé du chômage et les problèmes de sécurité.
Ceci sans parler des limites méthodologiques des systèmes de notation assurés par les agences de rating et pour lesquelles il faut interpréter avec prudence tout jugement sur le risque souverain et la solvabilité financière du pays.
L’amélioration de la note souveraine de la Tunisie doit véhiculer un message positif auprès des investisseurs et dissiper tout engrenage négatif sur la dette publique du pays. Mais il faut garder à l’esprit que cette amélioration macro est, pour l’essentiel, « comptable » et cache réellement des vulnérabilités structurelles qu’il va falloir étudier et corriger.
Aussi bien les meilleures opportunités que les grands risques se cachent souvent à la vue de tous, comme on dit.
Si la notation souveraine témoigne d’une certaine amélioration, elle ne doit pas être un gage total de confiance, parce qu’au-delà des apparences, il reste réellement beaucoup à faire.

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