Ordre des avocats : La profession en quête de renouveau

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Plus de 9000 avocats sont attendus les 12 et 13 septembre 2025 à la Cité de la culture pour le congrès annuel de l’Ordre national des avocats de Tunisie (ONAT). Au programme, présentation des rapports moral et financier de l’Ordre et de sa Caisse de prévoyance, suivie, le lendemain dès 8 heures, de l’Assemblée pour élire le bâtonnier et les membres du Conseil de l’Ordre national pour la période 2025-2028.

 Au-delà du renouvellement des instances, c’est l’avenir même de la profession qui se joue dans un contexte particulièrement tendu. Les avocats font face à des difficultés structurelles et conjoncturelles majeures : conditions d’exercice précaires, surcharge des tribunaux, lenteur des procédures, mécanismes de recouvrement des honoraires défaillants, fiscalité inadaptée et pratiques illégales, fragilisant leur rôle au quotidien.
La crise du système de retraite et de prévoyance, associée aux perspectives limitées pour les jeunes avocats, accentue un sentiment général d’essoufflement.

Une profession sous contraintes
Mais, loin de la défense du confort matériel des professionnels, ce rendez-vous constitue un véritable baromètre de l’engagement de la profession dans la défense des droits et libertés. Depuis l’époque du protectorat, les avocats tunisiens se sont imposés comme un contre-pouvoir, participant aux luttes pour l’indépendance puis influençant les réformes sous Bourguiba et Ben Ali. En 2011, les avocats se sont mobilisés aux côtés du peuple, incarnant un engagement citoyen et moral, confirmé par la place centrale de l’Ordre dans le Quartet du Dialogue national, lauréat en 2015 du Prix Nobel de la Paix.
Aujourd’hui, malgré ce parcours prestigieux, l’influence de la profession semble s’éroder. Là où le barreau pesait autrefois sur les grandes décisions politiques et sociétales, sa voix peine désormais à se faire entendre, et ses prises de position ont désormais moins d’impact. L’emprisonnement de plusieurs avocats et les pressions exercées sur ceux membres des comités de défense de personnalités politiques ont accentué le sentiment de frustration.
Une situation face à laquelle l’Ordre des avocats, dont les prises de position se font de plus en plus rares, n’est pas resté indifférent, dénonçant la dégradation des libertés et les pressions constantes sur les avocats dans l’exercice de leur mission, y compris les entraves imposées par les services de sécurité et les administrations pénitentiaires. En juillet dernier, des experts de l’ONU ont alerté sur la détérioration de la situation des avocats dans le pays, soulignant que les mesures prises contre eux compromettent l’indépendance de la profession, entravent leur capacité à défendre leurs clients et mettent en péril le droit à un procès équitable.
Cette crise se traduit également par une souffrance profonde sur le terrain. Plusieurs avocats tirent la sonnette d’alarme sur l’épuisement professionnel mais aussi psychologique qui gagne les défenseurs des prisonniers d’opinion et des dossiers politiques sensibles. C’est le cas de Nafaa Aribi qui décrit une profession au bord du burn-out collectif : surcharge insoutenable des dossiers, sentiment d’injustice et de lassitude, absence de perspectives, identification douloureuse à la détresse des détenus et de leurs familles. « Nous sommes tous psychologiquement épuisés », confie-t-il dans un post publié récemment ayant fait le tour de la Toile. Il compare le rôle de l’avocat à celui d’un médecin en temps de guerre, contraint de soigner alors que l’hôpital est bombardé.
Il appelle ainsi les candidats aux élections des structures professionnelles à s’engager clairement en faveur de la protection psychologique et professionnelle des avocats, à travers la création d’espaces d’écoute et de soutien, l’intégration de la santé mentale comme priorité syndicale, et la mise en place de mécanismes de solidarité pour un partage plus équitable des charges.

Des élections sous le signe de la réforme
Et si ce nouveau rendez-vous électoral était l’occasion de redonner un souffle à la profession ? L’enjeu est bel et bien là : améliorer les conditions d’exercice des avocats, réaffirmer leur voix et consolider leur indépendance.
C’est dans ce climat de tensions et d’attentes que s’ouvre la compétition électorale. Si la campagne semble peu médiatisée et quasi dépourvue de débats publics par rapport aux élections précédentes, certains candidats se sont activement distingués sur le terrain, en rencontrant leurs confrères, en écoutant leurs préoccupations et en proposant des solutions concrètes. Loin de la visibilité médiatique, c’est donc dans l’action directe et le dialogue avec les avocats que se joue une partie essentielle de cette élection.
Alors que 42 avocats dont 8 femmes se disputent les 14 sièges du Conseil de l’Ordre, neuf candidats se sont déclarés pour briguer le poste de bâtonnier. Il s’agit de : Hassen Toukabri (01), Mohamed Hedfi (02), Najla Triki (03), Nidhal Kraiem (04), Mohamed Mahjoub (05), Badreddine Mhiri (06), Abdelwahed Chtioui (07) (ndlr : il a retiré sa candidature par écrit), Abdelraouf Ayadi (08) et Boubaker Bethabet (09).
Si tous les candidats sont connus du barreau, certains se distinguent par un long parcours au sein de ses instances. Déjà présents lors des élections de 2022, Najla Triki, Hassen Toukabri et Mohamed Mahjoub (alors trésorier) siégeaient au Conseil de l’Ordre, tandis que Boubaker Bethabet et Mohamed Hedfi briguaient déjà le bâtonnat. Hedfi avait été écarté dès le premier tour, alors que Bethabet avait atteint le second face à Hatem Mziou, finalement élu. Leur retour en 2025 traduit la continuité de leurs ambitions et leur volonté de peser de nouveau sur l’avenir du barreau.
L’entrée en lice de ces personnalités marquantes a rebattu les cartes, rendant improbable une victoire dès le premier tour et laissant présager un second tour disputé. Mais au-delà des dynamiques électorales, les candidats dont les programmes convergent sur plusieurs enjeux cherchent à convaincre sur le terrain. Animés par une volonté partagée de redonner au barreau tunisien la place qu’il mérite, ils s’engagent tous à défendre l’indépendance du barreau, à améliorer les conditions d’exercice, à moderniser la profession, à soutenir la jeune génération et à garantir les droits et libertés. 

n Toukabrial Kraiem

Un rendez-vous électoral décisif ?
À l’ombre de ces axes communs, certains candidats se distinguent par leurs priorités et leur style d’action. Hassen Toukabri, fort de son expérience au sein des structures nationale et régionale de l’Ordre, insiste sur l’urgence d’un cadre légal adapté aux réalités de la profession. Il met l’accent sur la défense inconditionnelle des droits des avocats face aux obstacles quotidiens : tribunaux surchargés, audiences épuisantes, infrastructures défaillantes. Il rejette les procès à distance qui, selon lui, menacent les garanties du procès équitable. Toukabri plaide également pour l’amélioration des pensions et pour un leadership fondé sur le dialogue et la concertation avec les sections régionales et le Conseil national, afin de bâtir une action collective forte et redonner au barreau dignité et influence.
Dans la même veine, Mohamed Hedfi met en avant l’indissociabilité de la modernisation de la profession et de la défense des droits et libertés. Pour lui, l’avocat ne se limite pas à représenter ses clients, il doit participer activement à l’édification de la justice et à la promotion des droits humains. Son programme se distingue par un engagement franc et direct pour un bâtonnat indépendant, refusant le silence et les compromis, et visant à renforcer la voix du barreau face à toute atteinte aux principes fondamentaux.
Également candidate au bâtonnat, Najla Triki concentre son action sur l’amélioration des conditions d’exercice et le renforcement de l’indépendance. Elle propose la modernisation et la numérisation des services, l’instauration de mécanismes transparents pour le recouvrement des honoraires, ainsi que le développement du rôle de l’avocat dans toutes les affaires judiciaires, administratives et financières. Elle accorde une attention particulière à la formation, à l’éthique et à la réforme de la caisse de prévoyance et de retraite, tout en soutenant la jeune génération par des exonérations fiscales et un meilleur accès aux crédits bancaires.
Détenteur d’un doctorat en droit public de la Faculté de droit et des sciences politiques de Tunis, Nidhal Kraiem s’était déjà fait remarquer en 2019 en se portant candidat à l’élection présidentielle anticipée. Pour ce scrutin, aucune trace de programme ni d’activité de campagne n’a pu être relevée dans les médias ou sur les réseaux sociaux.
Se distinguant par une longue expérience au sein des structures de l’ONAT, avec plus de 18 années d’engagement, Mohamed Mahjoub, trésorier du conseil de l’Ordre, se présente comme l’un des prétendants les plus actifs sur le terrain, multipliant les rencontres avec ses confrères un peu partout à travers le pays, l’objectif étant de se rapprocher de leurs préoccupations réelles. Dans ses déclarations, il insiste sur la nécessité d’un diagnostic précis de la profession et d’une vision claire, estimant que les mécanismes de travail doivent être repensés. Il affirme par ailleurs être « bien informé des réalités et des difficultés de la profession », un acquis forgé au fil d’un long parcours au service du barreau.
S’agissant de Badreddine Mhiri, son programme repose sur une approche centrée sur la démocratie interne et la participation collective. Il s’agit de défendre les droits et libertés face aux dérives sécuritaires, de renforcer l’indépendance du barreau vis-à-vis du pouvoir exécutif et de moderniser la pratique professionnelle par la compétence et l’efficacité juridique. Il met également l’accent sur la justice sociale et l’égalité, ainsi que sur le renforcement des institutions de la profession et la solidarité entre avocats.
Abderraouf Ayadi plaide, quant à lui, pour une réforme en profondeur de la profession et de la justice. Il préconise de rééquilibrer les rapports entre défense et ministère public, de lever les restrictions sur l’accès aux enquêtes, d’accélérer la mise en place de la Cour constitutionnelle et de mettre fin aux juridictions d’exception. Il insiste sur la participation active des structures professionnelles à la formation des magistrats et avocats, la révision des législations liberticides et l’instauration de dialogues réguliers avec les juges pour moderniser la justice et garantir les droits et libertés.
À cette mosaïque de propositions, s’ajoute la candidature de Boubaker Bethabet, dont la vision se veut réaliste et pragmatique : défense de la dignité de l’avocat, renforcement du rôle du barreau dans la protection des droits et libertés fondamentales et attachement à l’indépendance de la justice. Il note l’urgence de lever les entraves qui paralysent la profession et propose une réforme en profondeur, avec un nouveau texte de loi pour la profession, la restructuration de la Caisse de prévoyance et de retraite afin de regagner la confiance des adhérents, et la modernisation des conseils de la profession pour plus d’efficacité et de proximité. Il s’engage aussi à rétablir la régularité des conseils et des assemblées générales, considérée comme un gage de transparence et de démocratie interne.
Si les candidats au bâtonnat se distinguent par leurs profils, parcours et expériences, leurs programmes témoignent néanmoins d’une conscience commune des enjeux majeurs de la profession. Chaque candidature illustre ainsi la même ambition : redonner force et visibilité au barreau tunisien, dans un contexte où son rôle citoyen est plus que jamais essentiel. Reste à savoir si ce congrès marquera un événement déterminant pour le barreau tunisien ou s’il se limitera à gérer l’existant dans un climat d’incertitude.

Chiffres  à retenir
– Nombre total d’avocats : 9.075
– Répartition par juridiction :
– Cour de Cassation : 3.474
– Cours d’appel : 4.587
– En période de stage : 1.014
– Répartition régionale :
Plus de la moitié sont inscrits au barreau de Tunis : 4.758
Source : ONAT, août 2022

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