La part des matheux parmi les bacheliers a été divisée par trois en vingt ans. Derrière les difficultés de recrutement d’enseignants, c’est la capacité de la Tunisie à renouveler son capital scientifique qui est en jeu. Dans une note récente intitulée « La relève scientifique : un maillon stratégique de la compétitivité nationale », l’Institut arabe des chefs d’entreprises (IACE) appelle à sortir de la gestion de l’urgence pour faire de la relève scientifique un axe explicite des politiques de développement.
Les chiffres cités par l’IACE illustrent l’ampleur du recul. La part de la section Mathématiques parmi les candidats au baccalauréat est passée de 18% sur la période 2001-2005 à 11 % entre 2011 et 2015, puis à 6 % sur 2021-2025. En valeur absolue, le nombre de candidats issus de cette section a chuté de 16.537 en 2012 à un peu plus de 8.000 en 2026.
Une filière qui se vide
Cette contraction touche aussi l’accès territorial à la filière : en 2026, seuls 277 des 600 lycées publics du pays ont présenté des candidats en section Mathématiques. Le recul du vivier scientifique tunisien ne commence donc pas au moment du recrutement des enseignants. Il s’amorce plusieurs années auparavant, dans les choix d’orientation et dans la capacité du système à maintenir une base suffisamment large de profils mathématiques. L’enjeu n’est dès lors pas seulement de répondre aux besoins actuels des établissements, mais de préserver le mécanisme par lequel la Tunisie produit, transmet et renouvelle ses compétences scientifiques.
Pour l’IACE, une évolution de cette ampleur ne peut être corrigée par des mesures ponctuelles de recrutement. Elle traduit une transformation structurelle qui affecte progressivement la capacité nationale à renouveler les compétences scientifiques. L’institut y voit le rappel que les mathématiques constituent une véritable infrastructure immatérielle du développement. À l’image des infrastructures physiques, elles soutiennent durablement la performance économique, mais leur fragilisation reste longtemps peu visible. Les conséquences n’apparaissent généralement que lorsque les besoins en compétences dépassent la capacité du système de formation à les produire.
Un signal d’alerte pour la compétitivité du pays
Ces analyses montrent également que les difficultés de recrutement des enseignants en mathématiques ne sont pas un problème isolé du système éducatif. Elles révèlent une fragilisation progressive de la capacité de la Tunisie à renouveler son capital scientifique. La question dépasse alors le seul champ de l’éducation, elle concerne la capacité du pays à disposer, dans la durée, des compétences nécessaires à son développement économique, technologique et industriel.
Dans les économies fondées sur la connaissance, rappelle l’IACE, les mathématiques occupent une position particulière. Elles ne sont pas une discipline académique parmi d’autres, mais un socle transversal sur lequel reposent l’ingénierie, les sciences, les technologies numériques, l’intelligence artificielle, la finance quantitative et de nombreux secteurs à forte intensité de connaissances. La qualité de la transmission de ces compétences représente donc un actif stratégique. Lorsqu’un système peine à renouveler les enseignants d’une discipline aussi structurante, le risque dépasse la seule continuité pédagogique. Il affecte progressivement la capacité de tout l’écosystème scientifique à former les talents dont dépendront demain la recherche, l’innovation, l’industrie et les secteurs technologiques émergents.
La dynamique s’inscrit dans le temps long. Les décisions prises aujourd’hui en matière d’orientation scolaire, d’attractivité des filières scientifiques ou de formation universitaire ne produiront leurs effets que plusieurs années plus tard. À l’inverse, une érosion durable du vivier scientifique réduit peu à peu la capacité du pays à préparer les compétences dont dépendront sa croissance, son innovation et sa compétitivité futures.
Préserver la capacité nationale de renouvellement du capital scientifique devient ainsi, selon l’institut, un impératif stratégique. Les difficultés observées dans le recrutement des enseignants ne doivent pas être lues uniquement comme un problème de gestion des effectifs. Elles constituent plutôt un signal avancé de la capacité du pays à assurer la continuité de son potentiel scientifique. La question centrale n’est plus seulement de savoir combien d’enseignants seront disponibles dans les prochaines années, mais si la Tunisie dispose encore des mécanismes nécessaires pour former, transmettre et renouveler durablement les compétences dont dépendront sa compétitivité, sa capacité d’innovation et sa transformation économique.
Au-delà de l’urgence, une vision
À la lumière de ces constats, la relève scientifique ne peut plus être abordée comme une réponse ponctuelle à des difficultés de recrutement. L’IACE plaide pour son intégration dans une stratégie nationale visant à préserver durablement la capacité du pays à produire et renouveler son capital scientifique. La note propose à cet effet des orientations, soit les principaux leviers d’action permettant d’agir sur l’ensemble de la chaîne de renouvellement des compétences, de l’attractivité des parcours scientifiques jusqu’à leur valorisation économique.
La capacité d’un pays à produire, transmettre et mobiliser des connaissances scientifiques constitue aujourd’hui un déterminant majeur de sa compétitivité, de son autonomie technologique et de sa capacité d’innovation. Les tensions actuelles dans le renouvellement des enseignants en mathématiques ne sont donc pas une simple difficulté sectorielle. Elles signalent une fragilisation plus large de la chaîne de formation, de transmission et de renouvellement du capital scientifique national. Cela suppose aussi de dépasser la logique de gestion de l’urgence pour construire une vision intégrée associant éducation, enseignement supérieur, recherche, innovation et besoins futurs de l’économie. La relève scientifique doit devenir un axe explicite des politiques nationales de développement, au même titre que les autres infrastructures stratégiques qui conditionnent la compétitivité du pays.