Sur les réseaux sociaux, les mots se transforment pour échapper aux algorithmes et à leur censure. Une nouvelle langue, totalement inconnue du grand public est ainsi en train d’émerger : l’« algospeak », mot créé à partir des termes anglais « algo », d’« algorithme » et speak, « parler » que l’on pourrait traduire par « le parler-algorithme ».
Face aux contenus en ligne surveillés par des algorithmes chargés de filtrer ce qui est jugé sensible ou contraire aux règles des plateformes, notamment les propos injurieux ou les insultes, un grand nombre d’internautes ont développé cette nouvelle façon de s’exprimer car elle évite ainsi les restrictions.
Les méthodes courantes consistent à remplacer des lettres par des chiffres ou des symboles comme « s3xe » au lieu de sexe, abat*tu, les agr€sseurs, le crim€, effr0yable… Dès qu’un filtre informatique détecte une expression codée, les utilisateurs doivent en inventer une nouvelle, ce qui rend ce langage très éphémère. Il y a aussi les euphémismes. Cela consiste à utiliser l’expression « devenir non vivant » (unalive) pour parler de suicide ou de mort afin de ne pas déclencher les alertes automatiques.
Ces pratiques linguistiques consistent à modifier volontairement la forme ou le sens des mots afin d’évoquer des sujets considérés comme problématiques par les réseaux sociaux. Ils échappent ainsi à la détection automatisée. Il y a les «néologismes de forme » avec des modifications graphiques ou substitutions phonétiques et les « néosémies » qui sont des glissements ou des détournements de sens.
L’objectif de l’algospeak est double. Il s’agit, d’une part, d’éviter des sanctions telles que la suppression du contenu ou même du compte, d’autre part, de rester compréhensible par les autres utilisateurs. Il ne s’agit pas seulement d’inventer de nouveaux mots, mais de négocier en permanence avec des systèmes de contrôle automatisés. Ce « shadow banning » réduit la visibilité d’une publication ou la suppression pure et simple de contenus par les robots de modération de réseaux sociaux comme Facebook, TikTok, Instagram…
Cette forme d’autocensure tactique et de créativité collective est absolument fascinante avec les détournements d’émojis. La pastèque est devenue un symbole visuel de soutien à la Palestine pour contourner la modération ciblée sur certains mots-clés politiques. Le « Leetspeak », avec des fautes intentionnelles consiste à altérer son orthographe pour tromper la reconnaissance optique de caractères et l’analyse textuelle.
Cette dynamique du chat et de la souris rend ce phénomène captivant, car son évolution perpétuelle. « L’algospeak » montre que la culture web trouve toujours un moyen de contourner la rigidité des robots. C’est une preuve de l’agilité du langage humain face à la surveillance numérique, même si cela pose aussi la question de la liberté d’expression sur les plateformes privées.
Y.M.